Un an après une magnifique exposition (au palais de Chaillot) consacrée au Bruxellois Edgar Pierre Jacobs (et donc à Blake, Mortimer et Olrik), Paris honore un autre «monument» belge de la Bande dessinée: André Franquin. La colossale Cité des sciences et de l'industrie réserve 1800 m2, durant huit mois, à un hommage spectaculaire au père spirituel de Gaston, décédé le 5 janvier 1997. Détail dont peut se flatter cette commune bruxelloise, c'est à Etterbeek (le 3 janvier 1924) que naquit Franquin, comme y naquit aussi Hergé.

Interactive

Une exposition interactive qui a pour commissaires Jean-François Moyersoen et le franquinologue averti qu'est Eric Verhoest, coauteur (avec Jean-Luc Cambier) d'une fameuse «Encyclopédie du Marsupilami» parue en 1991.

Si l'on s'étonne que ce soit à Paris (et non en Belgique) qu'ait été mise sur pied une rétrospective d'un tel niveau qualitatif - des dizaines de planches et dessins originaux y figurent -, Eric Verhoest observe que si Franquin est extrêmement connu sous nos cieux, c'est en France que se vendent, aujourd'hui, quatre-vingt pour cent des albums qu'animent ses personnages. Cependant, Franquin reste peu connu du grand public, le merveilleux auteur de «Il y a un sorcier à Champignac» s'étant toujours tenu dans l'ombre de ses héros de papier. L'exposition présente donc des documents personnels (photos, crayons, stylos, etc.) qui dévoilent un dessinateur étourdissant, foncièrement réaliste en dépit des apparences; un bourreau de travail qui se partagera entre la pure fantaisie (des gags de Gaston par centaines) et une vision parfois morbide du monde. Si Franquin (celui des «Gaston», davantage que celui des albums de «Spirou» même si ce sont ceux-ci que nous préférons dans son oeuvre) fit (et fait) rire aux larmes ses lecteurs, il publia aussi des pages d'une inspiration infiniment plus grinçante ou dénonciatrice de maux divers: songeons au Franquin des «Idées noires», des «Cauchemarrants» ou de monstres qui reflétaient ses malaises de l'âme et ses inquiétudes face à un monde menacé. Face aussi à la bêtise humaine.

Exception faite pour le nid des marsupilamis, l'expo ne représente pas tridimensionnellement les héros nés de l'imagination d'A.F. Tridimension dont, en revanche, bénéficient les objets qu'il conçut dans ses albums: on peut ainsi voir, splendidement exécutés, le mythique gaffophone aux sonorités dévastatrices, le fauteuil gant de boxe, la lampe flagada à moteur, Radar le robot, etc., etc. Indiscutables vedettes, visuellement parlant: la Turbotraction bleue - réalisée par le carrossier Franco Sbarro, et suspendue à trois mètres du sol, la fameuse Zorglubmobile...

Ecologiste avant la lettre

Le monde de Franquin, oui: on y passe de la salle de rédaction de «Spirou» (où Gaston sema le désordre, en anarchiste pacifique et rêveur), à la «chambre noire» où l'on découvre de précieux originaux qui révèlent quel phénoménal dessinateur était l'artiste qui, le tout premier, obtint le Grand Prix d'Angoulême, en 1974. Bel espace est évidemment consacré à cette «énigme scientifique» qu'est le Marsupilami, l'un des animaux les plus attachants de l'histoire du Neuvième art. Une exposition qui montre surtout que Franquin, non content d'avoir été un fantastique amuseur, et donc un bienfaiteur, se doublait d'un homme que révoltait l'absurdité d'un monde menacé de déshumanisation, livré à la bêtise et à la cruauté. Il fut d'ailleurs un écologiste avant la lettre, et, à travers ses albums devenus des classiques, il sensibilisa ses jeunes lecteurs à des problèmes brûlants d'actualité, aujourd'hui. C'est sans doute sur ces questions de protection de la planète que sera attirée l'attention des jeunes visiteurs, attendus très nombreux à la Cité des sciences et de l'industrie. Mais n'est-on pas toujours jeune lorsqu'on lit et relit Franquin?

«Le Monde de Franquin», Cité des sciences et de l'industrie, 30 avenue Corentin-Cariou, 75019 Paris (Métro: Porte de la Villette), jusqu'au 31 août 2005. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18h; jusqu'à 19h le dimanche. Expo trilingue (français, anglais, espagnol). Plein tarif: 13,50 €; tarif réduit: 9,50 €; tarif famille (4 personnes: 2 adultes et 2 enfants) : 45 €. Information du public: tél. 00.331.40.05.80.00, Webwww.cite-sciences.fr

© La Libre Belgique 2004