Arts & Expos

entretien

Chercheur qualifié du FNRS et professeur a l'UCL, Axel Gosseries étudie les questions d'éthique économique et sociale.

La notion de "développement durable" n'est-elle pas en soi doublement inéquitable pour les pays du Sud, dans la mesure où cela revient à leur demander de payer l'essor économique des pays du Nord en entravant leur propre développement ?

Prenons l'exemple de la lutte contre les changements climatiques. Nous devons tant que faire se peut profiter des outils mis en place pour réduire la pauvreté dans le Sud. Les plus pauvres étant plus vulnérables, le simple fait de baisser les émissions y contribue certes déjà. Mais il faut aussi une répartition juste de l'effort de réduction.

Prenons le protocole de Kyoto. Seuls les pays industrialisés s'y sont engagés à des réductions chiffrées. Les pays en voie de développement n'y sont pas tenus. De plus, outre des transferts financiers prévus au profit des pays du Sud, un mécanisme dit "de développement propre" permet aux pays industrialisés d'investir dans des pays en développement et de valoriser les réductions d'émissions ainsi réalisées. Il est possible pour un pays pauvre, plus que par le passé, de se développer de façon moins énergivore. Et face à la catastrophe annoncée, l'ensemble de la planète, y compris le Sud, ne peut se permettre de se passer d'efforts dans le Sud. La question n'est pas celle de savoir si des efforts doivent y être consentis, mais de déterminer qui doit les financer.

Mais actuellement, le mécanisme de développement propre bénéficie surtout aux États où les pays riches ont des intérêts. Les défis environnementaux offrent-ils vraiment une opportunité de rééquilibrer la balance Nord-Sud ?

Le mécanisme de développement propre (MDP) n'est pas la panacée. Par exemple, il est extrêmement difficile de garantir qu'il financera des réductions qui n'auraient pas eu lieu en son absence. Le MDP a cependant un mérite : créer des ressources supplémentaires (des réductions d'émissions certifiées), valorisables sur un marché. Les pays les plus pauvres peuvent donc vendre ces crédits d'émissions alors qu'avant, même s'ils faisaient des efforts, ils ne pouvaient en tirer aucun revenu.

Est-ce qu'un tel mécanisme, réduit ou accroît les inégalités Nord-Sud qui lui préexistent ? Il se pourrait qu'il réduise la pauvreté au sud, tout en augmentant les inégalités, par exemple si le prix offert par les pays riches pour les réductions d'émissions était injustement bas.

Mais même dans un tel cas, demandons-nous si le risque qu'un pays pauvre vende un bien à un prix trop bas doit nous conduire à faire renoncer ce dernier à la possibilité de vendre ce bien.

Le seul moyen d'arriver à une certaine justice en la matière ne serait-il pas d'attribuer un "quota carbone" ou une "empreinte écologique" par individu ?

Si nous voulons obtenir des réductions effectives, il faut un système où tous les États acceptent des quotas, plutôt qu'un système où seuls certains en ont et où ils peuvent par ailleurs se voir créditer des réductions effectuées par des pays qui n'ont pas pris d'engagements chiffrés. Plutôt que de savoir si les PVD devraient accepter des quotas ou non, ils devraient se battre sur la question du niveau des quotas qui leur seraient alloués. Donc, sur les modalités du système, pas sur son principe.

À cet égard, sous l'angle de la justice, nous n'avons pas beaucoup d'arguments pour nous éloigner significativement d'un droit égal de chacun à émettre une certaine quantité de gaz à effet de serre. Un tel quota serait alloué aux États au prorata de leur population. Il pourrait être pondéré de façon inversement proportionnelle au Produit National Brut par habitant. Ainsi, un pays à la fois peuplé et pauvre aurait droit à un quota particulièrement important.

Si les pays riches n'acceptent pas de "payer" leur dette écologique envers les pays en voie de développement et les pays émergents, on se trouve donc sur une voie sans issue ?

Une chose est de définir ce que la justice exige. Une autre est de savoir si les gens sont prêts à se comporter de manière juste. Si ce n'est pas le cas, que faire ? D'abord, il faut pointer l'ensemble des situations où il n'est simplement dans l'intérêt de personne de ne pas agir. Ensuite, il faut comprendre et expliquer, inlassablement, les raisons pour lesquelles le caractère timoré de nos politiques climatiques est un scandale sur le plan de la justice. Le concept de dette écologique n'est d'ailleurs pas le meilleur pour rendre compte de nos obligations à cet égard. Ceci étant, si un pays voisin envoyait ne fût-ce qu'un missile sur une des îles de la Meuse, on assisterait à une levée de boucliers. Nos émissions de gaz à effet de serre qui conduisent à la disparition des petites îles du Pacifique ne font rien d'autre, sans susciter beaucoup d'émoi pour autant. Bien sûr, si nous pouvons vivre sans missiles, nous ne pouvons vivre sans émettre de CO2. Mais il n'en découle pas que l'ensemble de nos émissions sont exonérées des exigences de la justice.