Spécialiste à Paris, auprès de Christie’s, des arts impressionnistes et modernes, Emmanuel Van de Putte est le commissaire de cette sympathique exposition qui, sans révolutionner quoi que ce soit - et on ne s’y attendait d’ailleurs pas - ravive en nous le souvenir d’artistes qui, à la charnière de deux siècles antinomiques, ont continué à peindre en dehors des modes, des courants et des événements politiques et sociaux qui modifiaient de fond en comble la configuration de la planète.

Ces peintres bien de chez nous, épris d’intimisme et de sensibilité à la nature, ont parfois, pourtant, été des éléments non négligeables d’arts en marche. Et nous songeons à un Rik Wouters, dont la toile fauve intitulée "Fenêtre ouverte sur Boitsfort", de 1914, signe le temps fort de l’accrochage par sa façon personnelle de traiter le paysage en privilégiant le détail agrandi et une figuration qui flirte avec l’abstraction à peine éclose. Sa peinture est vibrante, lumineuse, intensément chromatique. La rencontre avec ces peintres démarre au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, alors que, agressive, l’industrialisation provoque un intérêt populaire croissant pour la nature. Les peintres en sont les hérauts et, chez nous, comme à Barbizon pour les Français, ils installent leurs chevalets au cœur d’une forêt de Soignes devenue lieu de villégiature et de réjouissances.

Et l’expo de nous rappeler qu’en 1909, René Stevens fondait, au Rouge-Cloître, la Ligue des amis de la forêt de Soignes. Laquelle est, aujourd’hui, centenaire. Comme quoi des traditions persistent au cœur même de bouleversements de société n’ayant plus le moindre rapport avec elles. Nul n’ignore ainsi que la peinture n’est plus un champ privilégié dans un univers où les arts visuels englobent toutes les techniques d’un seul tenant, certains artistes les utilisant toutes de concert.

Découpée par quartiers, l’expo prend son envol autour de l’avenue de Tervuren et se conclut aux chaussées de Waterloo et d’Alsemberg. C’est, en effet, autour de l’Ecole de Tervuren que nos premiers adeptes du plein air relaient l’esthétique réaliste lancée, en France, par Courbet et défendue chez nous au sein de la Société libre des Beaux-Arts.

Un petit tableau, "Elégantes en forêt de Soignes", de Louis Clesse, 1909, conforte l’ambiance feutrée des sous-bois, tandis que Joseph-Théodore Coosemans séduit avec "Le Chemin des Loups à Tervuren". Une étude d’Hippolyte Boulenger, leur mentor à tous, "La Messe de Saint-Hubert", avoue ses charmes lointains.

Tout n’est pas aussi charmant ni d’égale qualité, loin s’en faut. Mais l’ensemble vaut parce qu’il nous convie à la redécouverte d’artistes complètement oubliés, à celle aussi de toiles qu’on se surprend à regarder avec plaisir. Regrettons que le commissaire n’ait pu obtenir les études faites dans les environs de Bruxelles par le jeune Rodin en apprentissage chez nous. Cela étant, Van de Putte était bien placé pour nous offrir cet inventaire, son grand-père, Adrien Van de Putte, et son grand-oncle, Louis Rigaux, ayant été peintres tous deux. Une "Fête de nuit" de William Degouve de Nuncques est à sortir du lot, comme "Le Paysagiste" de Jean-Baptiste Degreef ou un Brusselmans, "Au jardin", de 1916.

Oublions "La Mare aux grenouilles" de Paul Delvaux et "Troncs de hêtres" de Spilliaert pour leur préférer un petit Guillaume Vogels, "Pantazis peignant dans la neige" de 1881 ou "Le Braconnier" d’Isidore Verheyden. Et "Soir sur l’étang", mystérieuse surprise signée Pierre Abattucci.

Musée d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, Bruxelles. Jusqu’au 10 janvier, du mardi au dimanche de 11h30 à 17h. Fermé lundis et fériés. Nocturnes jusqu’à 22h les jeudis 19/11 et 10/12. Bon petit catalogue (Racine, 128 pages, 25 euros). Infos : 02.515.64.21.