Le grand absent est le tableau, entendez au sens traditionnel du terme, alors que la picturalité est au cœur des œuvres du doublé Jeanine Cohen et Javier Fernandez. Deux expos en solo associées à travers une œuvre de Jeanine Cohen créée pour la circonstance en regard des grandes tapisseries de Javier Fernandez. Entre leurs démarches respectives, bien autonomes et spécifiques, les affinités sont cependant nombreuses : même rigueur, abstraction, sens de la couleur, appel de la lumière, minimalisme, matériaux choisis en fonction du projet, importance de la géométrie, apport du relief. Pourtant ces paramètres communs donnent finalement la primauté à l’originalité dans une totale distinction des personnalités.

Pour l’œuvre de Jeanine Cohen (1951, Bruxelles où elle vit) réalisée in situ, un trait dessiné sur le mur, une nouveauté dans son travail, fait référence aux architectures rectangulaires des tapisseries et à leur dimension. Quant aux bois découpés et agencés placés à l’extérieur de la ligne, ils sont la caractéristique majeure, avec la couleur, de l’œuvre de l’artiste. Les éléments du tableau sont bien là alors que l’image totale n’est ni formellement, ni structurellement, conforme à la figure évoquée. Ainsi, des composantes des deux démarches se rejoignent en une seule proposition qui assure à la fois des connexions et une identité propre. Ici, pas de bla-bla, l’art parle de lui-même !

De chaîne et de trame

Monumentales, et en cela rattachées à la tradition séculaire, les tapisseries de Javier Fernandez (Espagne, 1942 - Vit à Bruxelles) sont à leur manière d’immenses tableaux abstraits, en fils de rayonne et de coton, structurés verticalement par une succession de lignes droites créant des effets optiques obtenus par des variations chromatiques, des nuances, des contrastes, des répétitions, et autres ressources de la juxtaposition délicate des fils de la trame. Chaque pièce traitée artisanalement par l’artiste est une sorte de peinture textile se situant dans la mouvance minimaliste de l’abstraction. Construite avec de légers accents lyriques obtenus par des dégradés, des matités et des brillances, des passages subtils de tonalités. Parfois même des césures chromatiques horizontales très nettes dans le sens de la chaîne, ce qui accentue les parentés avec l’art concret. Abordant la vidéo, Javier Fernandez y confirme les priorités de ses recherches et compositions : la couleur et la lumière, en y joignant le mouvement réel alors que celui-ci relève d’un effet optique dans les tapisseries. Comme ces dernières, les vidéos sont des conceptions et des réalisations entièrement personnelles tant sur le plan artistique que technique. Elles bannissent l’histoire, le récit, l’anecdote au seul profit des ambiances mouvantes, colorées et sonores par lesquelles on ne peut que se laisser emporter.

L’endroit et l’envers

Ce qui frappe tout d’abord dans le travail de Jeanine Cohen, c’est la pratique de la construction et de la déconstruction. Le bois poli, net, découpé, qui en réfère d’emblée au cadre et aux éléments constitutifs du tableau sans la toile, prend toutes les libertés d’assemblage pour échapper à la fonctionnalité et définir sa propre architecture en devenant non seulement matériau structurel des compositions mais support de la peinture qui a glissé de la toile au châssis transformé en relief partiellement peint. Un transfert qui rappelle les investigations menées par les membres de Support/Surface et par tous ceux qui ont mis à l’épreuve le réceptacle pictural en tant qu’objet, forme, matière et superficie, recto ou verso.

L’artiste qui travaille clairement par séries, réduit les moyens au maximum et opte pour une esthétique de l’économie au profit de la justesse et de l’efficacité. Accrochées au mur, les constructions de bois plus ou moins complexes, angulaires et géométriques, espaces ouverts, s’appréhendent pour elles-mêmes, mais pas seulement car elles sont animées de reflets chromatiques qui se réverbèrent sur le mur blanc qui entre ainsi en interaction. Le vide prend consistance, devient volume impalpable. Certains bois, en effet, sont peints au verso à l’aide de couleurs fluo qui irradient et dont l’intensité se modifie en fonction de la lumière ambiante. Quelques œuvres récentes réinstaurent partiellement la surface recto peinte de multiples couches de glacis tout en conservant, avec variantes, les autres données. Et l’on ne manquera pas de porter attention aux papiers découpés avec fenêtres, autres champs picturaux explorés.

Claude Lorent

Jeanine Cohen : reliefs picturaux et papiers. Javier Fernandez : tapisseries et vidéos. Atelier 340 Muzeum, Drève de Rivieren, 340, 1090 Bruxelles. Jusqu’au 27 octobre. Du mardi au dimanche et jours fériés, de 14h à 19h.