Charlotte Zander, car c’est d’elle que l’on tient ce remarquable patrimoine, était, au départ du dernier quart du XXe siècle, une galeriste qui comptait dans le monde, alors en pleine vogue, de l’art naïf. Sa Galerie Charlotte, à Munich, constituait une halte obligée pour tout qui se piquait d’amour pour ces perles rares d’un art des peintres des sept dimanches empli de petits bonheurs, de surprises de dimension et délicatesses en goguette.

Et puis, comme en toute création trop saluée dans la redondance, déchets compris, le vent tourna. Des copieurs à la petite semaine inondèrent le marché touristique de croûtes sans saveur, des galeries mercantiles la jouèrent pignon sur rue dans toutes les places du monde. Et l’art naïf se retrouva vilipendé pour cause de surenchère imbécile. Charlotte Zander, qui, entre-temps, avait réuni le gratin de la confrérie, n’en perdit pas son œil vif et salubre pour autant et, sans rien renier de ses amours premières, demeura interpellée par tout ce qui ressemblait à un art hors normes, à un art hors des sentiers battus de l’écolage académique.

Avant même que l’art brut et l’art outsider ou thérapeutique ne prennent le relais du défunt naïf, elle avait eu le don, dans la foulée d’un Jean Dubuffet, de se réserver le grain salvateur qui, trois décennies plus tard, constitue le nouveau champ d’exception des arts en marge. La vitalité de son flair inné est à prendre en vrac dans cette expo joliment baptisée "Sous le vent de l’art brut", nouvelle preuve, par ailleurs, de la richesse des explorations artistiques de La Halle Saint-Pierre.

L’histoire est un éternel recommencement. Qu’il s’agisse d’art populaire, d’art naïf, d’art brut ou d’autre type d’expression libérée des carcans, la donne est, à d’infimes détails près, marques indélébiles des particularités, la même en ces divers états de fait : l’engagement d’un homme, d’une femme, ou d’une confrérie, souvent démunis et simples, dans l’art, toujours inédit quand il est sincère, de se dire par rapport au monde. D’où le côté émouvant, sans prétention ni arrogance, de ces petites choses ordinaires qui parviennent à développer en nous des montagnes d’admiration. L’amour les a guidées et tout est dit. Charlotte Zander a investi le château de Bönningheim, près de Munich, pour y consigner une collection qui tient du rêve. Le choix des 300 pièces montrées à Paris est celui de Martine Lusardy.

Se rappelant que sa Halle avait été rénovée en institution culturelle pour l’accueil d’une collection naïve de piètre intérêt, qu’elle s’empressa de ranger aux oubliettes, elle a, dans le pactole Zander, ciblé des œuvres qui puissent faire le lien entre art naïf plus démonstratif et art brut plus direct. Des œuvres si fortes en soi, que toute appellation trop ciblée les désoblige. Car créées par des artistes qui s’ignoraient et, souvent, ne savaient rien de la grande histoire de l’art. Par des créateurs appliqués à exprimer, sans balises, leur quant à soi, leur démesure, leur génie. Et si le Douanier Rousseau en signe ici le point de départ, le signal est fort. N’avait-il pas dit lui-même à un Picasso éberlué : "Nous sommes les deux plus grands artistes vivants, toi dans le genre classique et moi dans le genre moderne !"

A une époque, le début du XXe siècle, où l’art se redéfinissait en diamétrale opposition au passé, l’art dit naïf surgissait, lui, en remplacement d’arts populaires rendus caducs par l’industrialisation galopante. Il s’instaurait en démiurge inconscient d’expressions libres de tout attachement à des règles. Ce qui sera le cas, à sa suite, des arts bruts, outsider, arts d’handicapés, etc. Cette exposition offre un double cadeau : elle recèle des merveilles et force la réflexion.