Jijé - pseudonyme forgé phonétiquement à partir des initiales de Joseph Gillain - fut l’un des maîtres européens de la bande dessinée : cela se sait-il encore assez ? Son appui, dans les années 40 à 70, à de jeunes auteurs auxquels il prodigua ses conseils avec une générosité inouïe (dessinateurs qui lui en furent ou lui en restent à jamais reconnaissants, si célèbres devinrent-ils à leur tour), cet apport fut énorme, justement mis en lumière par l’exposition "L’Atelier de Franquin" qui vient de s’ouvrir au Centre belge de la bande dessinée (rue des Sables, à Bruxelles : cf. LLB du 17 juin 2010). Cependant, le fécond créateur de "Blondin et Cirage", de "Valhardi" et "Jerry Spring", par ailleurs metteur en page d’albums des séries "Spirou", "Tanguy et Laverdure" et "Barbe-Rouge" et inoubliable biographe en images du Christ ("Emmanuel"), de Don Bosco, Christophe Colomb, Baden-Powell ou Charles de Foucauld, se doublait d’un peintre et d’un sculpteur dont les œuvres - ses huiles surtout - sont un enchantement. Un art heureux, spontané, qui détonne à l’heure où le trash a si volontiers la cote auprès des galeristes, critiques et collectionneurs ! Joseph Gillain, il est vrai, s’avouait adversaire de la peinture "cafardeuse, engagée, porteuse de message". Les œuvres de ce bel artiste wallon sont peu connues du grand public, et sans doute même de bien des bédéphiles ; c’est donc dire si l’on félicite la Maison de la bande dessinée (attenante à la Gare centrale, à Bruxelles) d’organiser une rétrospective où, aux côtés de quelques-unes des quatre mille planches que Jijé dessina, on peut (re) découvrir une soixantaine des cinq cents tableaux - généralement de moyen format - de Gillain et quelques bustes qu’il sculpta. Une exposition réalisée par le directeur de ladite Maison, François Deneyer, le plus fervent et actif des admirateurs de l’artiste qui naquit à Gedinne, au sud de Dinant, le 13 janvier 1914, et qui s’éteignit à Versailles le 19 juin 1980, au terme d’une vie créatrice exceptionnelle. Vie heureuse d’un homme au talent étourdissant, qu’ensoleillait l’amour de son épouse, de leurs cinq enfants et nombreux petits-enfants. François Deneyer (fondateur et animateur du regretté Musée Jijé - rue du Houblon, à Bruxelles - de 2003 à 2005) a rassemblé ces peintures et sculptures en provenance de collections privées : rien n’est ici à vendre. Des huiles - paysages, portraits, intérieurs, nus, marines - aux couleurs chantantes, qui rappellent la rayonnante palette d’un Matisse, d’un Dufy, d’un Marquet ou, chez nous, d’un Luc Perot. A l’occasion de cette exposition bienvenue, François Deneyer a rédigé, ainsi qu’édité, une monographie à tirage limité où, en trois langues, est retracée la carrière d’un artiste aux dons multiples, à la "maîtrise époustouflante". Un album solidement documenté, qui contient, pages 158 à 199, le premier catalogue raisonné (non encore quasi exhaustif) de centaines de tableaux et sculptures de J.G., ouvrage qui résulte d’années de recherches patiemment menées par François Deneyer qui salue en Gillain un artiste qui n’a pas à rougir "face aux prestigieux fauvistes et impressionnistes que l’on retrouve dans les musées". Bravo !

Maison de la bande dessinée (1, bd de l’Impératrice, 1000 Bruxelles. Jusqu’au 17 octobre 2010, tous les jours sauf le lundi, de 10 à 18h. Tél. 02- 502.94.68 Site : www.jije.org

"Joseph Gillain, peintures et sculptures" de François Deneyer (conception graphique : Benoît Gillain), ASBLMusée Jijé (1, bd de l’Impératrice, 1000 Bruxelles), 204 pp. en couleurs; texte en français, néerlandais et anglais; tiré à 500 exemplaires; 79 €