Point d’orgue du centenaire du Bauhaus, son musée s’est ouvert ce week-end à Dessau.

L’Allemagne fête cette année, les cent ans de cette école mythique qui renouvela notre façon de voir les arts. Après un nouveau musée du Bauhaus qui s’est ouvert le 6 avril dernier à Weimar, un second et magnifique musée a été inauguré ce week-end à Dessau, comme un point d’orgue à cette année du centenaire de cette école.

Si ce fut à Weimar, petite ville de 65000 habitants à 250 km au sud-ouest de Berlin, que le Bauhaus est né et a grandi de 1919 à 1925, c’est à Dessau, à 150 km de Weimar, là où il dût déménager dès 1925, fuyant la montée du national-socialisme à Weimar, qu’il s’est vraiment pleinement développé.

Si de nombreux bâtiments du Bauhaus subsistent à Dessau aucun ne convenait pour créer un musée pouvant abriter sa très riche collection d’objets du Bauhaus (49000 objets). La ville décida donc de construire un nouveau bâtiment au milieu d’un parc, au centre-ville. Un concours international attira 800 candidatures (!) et les vainqueurs furent de jeunes architectes de Barcelone du bureau Addenda, avec Roberto Gonzales. Ils se sont inspirés des principes du Bauhaus (non pas « Less is more » disent-ils, mais « More with less », « Faire le maximum avec le moins »), nourris depuis toujours par le magnifique pavillon que Mies van der Rohe construisit à Barcelone pour l’exposition internationale de 1929.

Boîte noire

Le musée se présente comme un grand parallélépipède entièrement de verre, du triple vitrage, transparent et ouvert à son environnement, sauf sur sa face supérieure, verdurée comme le parc alentour. Avec à l’intérieur, une « boîte noire » longue de près de 100 m et large de 18 m, comme suspendue en l’air, tel un pont de 2400 tonnes soutenu seulement à ses extrémités par deux escaliers formant piliers.

C’est dedans, sur 1500 m2 que le musée peut présenter un choix de mille objets de ses collections, depuis des meubles comme la célèbre chaise Wassily de Marcel Breuer, des lithographies de Paul Klee et des tissus, jusqu’à des masques de Schlemmer, des lampes, des photos d’époque permettant de s’immerger dans l’esprit du Bauhaus et ses célèbres ateliers.

La « boîte noire » suspendue dans les airs est comme un rappel omniprésent de cet esprit, encore aujourd’hui. Elle domine le rez-de-chaussée qui, dans l’esprit du Bauhaus, est un Open stage, ouvert à toutes les expérimentations et performances. Le bâtiment a coûté 28 millions d ‘euros.

© Adenda architects et BMD Bauhaus Dessau

Dessau, étape capitale

En 1924, quand la droite nationaliste prit le contrôle du parlement de Thuringe où était né le Bauhaus, Gropius, le fondateur de l’école, va poursuivre l’aventure ailleurs. Son choix se porta alors sur Dessau, capitale du Land de Anhalt, à 150 kilomètres au nord de Weimar, où soufflait un vent plus favorable, la gauche y avait battu l’extrême droite aux élections régionales de 1925. Le Bauhaus dut cependant encore déménager à Berlin en 1932, avant de fermer définitivement ses portes en 1933 à cause des Nazis qui y voyaient « un art dégénéré » (Goebbels).

Mies van der Rohe et de nombreux professeurs émigrèrent alors aux Etats-Unis et plusieurs (comme les époux Albers) rejoignirent le Black Mountain College qui reprenait l’esprit du Bauhaus et fut essentiel dans l’avant-garde américaine.

A Dessau, Gropius adapte le programme d'enseignement du Bauhaus afin de contribuer au développement d'un habitat moderne « de l'appareil électroménager le plus simple au logement complet ». Il réduit le nombre d'ateliers à six et fonde Bauhaus GmbH, afin de commercialiser les produits et transformer le Bauhaus en établissement économiquement rentable. La plupart de leurs produits, toujours admirés aujourd’hui, ont été dessinés à Dessau.

La ville recèle nombre de traces du Bauhaus à commencer par le Bauhaus Gebäude, devenu célèbre et imaginé par Gropius en personne. À proximité, Gropius a fait construire les maisons des « maîtres », et fut chargé par la municipalité de construire un ensemble de maisons individuelles : la cité de Dessau-Törten. Tous les aménagements (peinture, mobilier, signalisation…) furent réalisés par les divers ateliers du Bauhaus.

C’est à Dessau, que le Bauhaus ouvrit un département de tissage dont Gunta Stölzl devint la directrice, première femme et seule femme à diriger un atelier. En 1928, Gropius quittait la direction du Bauhaus et y était remplacé par Hannes Meyer, remplacé ensuite par Mies van der Rohe qui entreprit de dépolitiser l’école, jugée trop communiste. Et le Bauhaus de Dessau dût finalement fermer en 1932 sept ans à peine après son installation.

© Adenda architects et BMD Bauhaus Dessau

Les femmes du Bauhaus

Les femmes du Bauhaus, les Bauhaus Mädels comme ont les appelait, incarnaient la modernité: coupe garçonne, pantalon ou jupe courte, moeurs libres. Des pionnières de l’égalité des sexes par leur refus de suivre les conventions sociales et familiales.

Non sans ambiguïté car au Bauhaus régnait encore le machisme avec des ateliers dirigés par des hommes et les femmes orientées prioritairement vers l’atelier textile. L’école du Bauhaus fut pour beaucoup aussi une machine à mariage, de nombreux couples y étant nés.

Les éditions Taschen publient un gros volumes sur 90 de ces femmes artistes et artisans. Beaucoup connurent des destins tragiques, condamnés aux camps d’extermination ou à l’exil. Certaines sont célèbres comme Anni Albers et Gunta Stöltz. Mais on découvre aussi Marianne Brandt, première femme admise dans la classe de métallurgie, dont les modèles sont encore édités par Alessi, Gertrud Arndt qui, refusée en architecture, s’épanouit dans la photographie et le tapis, Lucia Moholy, qui immortalisa les bâtiments du Bauhaus dans des clichés emblématiques.

Bauhaus mädels. Edition trilingue (dont français). Taschen 480 pp., 30