ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Le musée Rodin est un des plus beaux et des plus romantiques de Paris. Le musée est installé depuis 1921 dans l'hôtel de Biron qu'Auguste Rodin (1860-1917) avait découvert grâce à son ami le poète Rainer Maria Rilke. Le lieu charme par son jardin où on peut découvrir les merveilles que sont «les portes de l'enfer» ou «les bourgeois de Calais», et par son bâtiment de style rocaille où l'on découvre la puissance créatrice extraordinaire de Rodin (et de ses élèves, dont Camille Claudel). On ne se lasse pas de découvrir dans ces pièces un peu désuètes où le parquet craque la force du sculpteur et sa manière révolutionnaire d'empoigner les corps. Un vrai visionnaire qui reste d'une formidable modernité.

Mais le musée a vieilli. Il était temps de le moderniser. Un vaste plan est en route qui rénovera bientôt le jardin et ensuite l'hôtel lui-même. Mais la première étape vient d'être franchie avec l'inauguration de la chapelle, très bien rénovée. Voilà sept ans que cette chapelle, qui appartenait à la congrégation de Jésus et qui fait partie du domaine du musée, était en rénovation et ne pouvait plus accueillir d'expositions temporaires. L'architecte Pierre-Louis Faloci l'a entièrement transformée dans un style contemporain, rehaussant le toit et laissant venir dans la petite salle des expos temporaires (400 mètres carrés) une belle lumière du jour. La chapelle, pour le reste, est occupée par l'administration et la bibliothèque.

La première exposition est fort intéressante et pose la question, importante en sculpture, du socle.

Rodin s'est fort intéressé à ce sujet, entre autres pour ses bourgeois de Calais. Quand la ville portuaire a voulu, en 1893, installer la sculpture, il proposa d'abord de la placer sans aucun socle, ce que la ville refusa car « c'était contraire aux usages». Puis il suggéra de placer la sculpture à 5 m de hauteur « comme les calvaires bretons», afin qu'elle se détache bien sur le ciel. Refus, là aussi.

Dans le cadre de l'expo, les bourgeois de Calais sont disposés au centre de la salle sur un échafaudage à 4 m de haut, changeant notre vision de ce groupe célèbre.

Et le bras...

Rodin intégrait parfois le socle dans la sculpture même, comme dans son portrait de Gustav Malher. Ou alors, il fit disparaître le socle, comme dans le monument à Puvis de Chavannes, où une table remplace le socle. Dans sa volumineuse production, il y avait des «déchets somptueux» : bouts de mains, de torses de femmes, pieds. Il les plaçait parfois sur des socles pour leur donner ainsi le statut de sculpture, comme on le fait avec des antiquités (qu'il collectionnait).

L'exposition présente plusieurs sculpteurs qui ont continué cette réflexion. Brancusi, dont on peut voir le «coq», posé sur un socle de calcaire posé lui-même sur un socle identique en bois. Alberto Giacometti, dont «Table» sonne la fin du socle puisque (comme chez Rodin) la table tient lieu de socle sur lequel se trouvent les éléments de la sculpture. Inversement, Giacometti plaçait parfois des sculptures microscopiques sur de gigantesques socles, comme dans «quatre figurines sur base».

L'exposition propose des artistes contemporains comme Louise Bourgeois, avec un bras clôturé par deux mains et posé sur un coussin de pierre et qui répond au «bras droit de la muse Whistler» que Rodin ne parvenait pas à placer sur sa sculpture et dont il a fait une oeuvre indépendante.Et le parcours se termine par le Belge Didier Vermeiren (né à Bruxelles en 1951), qui a beaucoup travaillé sur ce thème (on peut voir actuellement, au musée Bourdelle, ses dernières et très belles oeuvres). Sa sculpture de 1982 est un socle «à la Rodin» placé tête-bêche sur un socle identique. Le socle devient la sculpture. La boucle est close.

«Rodin, Brancusi, Giacometti... la sculpture dans l'espace», jusqu'au 26 février, tous les jours sauf lundi, de 9h30 à 16h45. Rens.: 0033/1.44.18.61.10.

© La Libre Belgique 2005