ENVOYÉ SPÉCIAL À LILLE ET ANVERS

Peintre, grand maître d'atelier, humaniste, diplomate, confident et fournisseur des rois, héraut d'une Métropole florissante, expert en oeuvres d'art, financier averti... Pierre-Paul Rubens (1577-1640) était sans conteste possible un personnage hors mesure. Le démiurge d'un XVIIe siècle entre Renaissance, guerre de religions et déferlante baroque. Vouloir l'embrasser d'un seul tenant en une exposition exemplaire, idéalement révélatrice de l'amplitude de ses talents et de sa vision du monde, fût-ce 364 ans après sa disparition, serait-il dès lors et plus que jamais mission avortée d'avance ? On n'est pas loin de le penser alors qu'ambitieuse, volontaire, jouant à fond la carte de sa spécificité de capitale culturelle 2004, la Ville de Lille a entièrement misé son année sur la personnalité du plus européen des grands Flamands de l'histoire !

En son Palais des Beaux-Arts, vient d'ailleurs de s'ouvrir la première rétrospective française du peintre des corpulences et d'une dynamique faites art. Pourquoi à Lille, nous direz-vous ? Parce que, comme le confie Alain Tapié, le nouveau directeur des lieux, «Rubens, en dépit de certaines idées reçues, est véritablement chez lui en France». Et le responsable lillois de rappeler l'activité que Rubens y déploya auprès de ses princes et, notamment, de Marie de Médicis pour laquelle il réalisa une impressionnante suite de vingt-cinq tableaux sur la vie de cette reine mère de France. De rappeler aussi combien la peinture de Rubens rayonne en permanence dans les musées de l'Hexagone, ceux du Nord entre autres, l'artiste ayant répondu favorablement aux commandes de nombreux tableaux d'autel et retables pour les églises et couvents lillois entre autres.

Un parcours par section

Gérée par trois commissaires, le Français Arnaud Brejon de Lavergnée et les Flamands Hans Devisscher et Hans Vlieghe du Rubenianum d'Anvers, l'exposition se veut d'une lecture immédiate : «... donner de Rubens l'image la plus complète qui soit par le biais de tableaux, de dessins et de tapisseries». Elle entend aussi réparer une injustice latente, quand plus aucun ensemble Rubens ne fut proposé à l'admiration des foules depuis la rétrospective d'Anvers en 1977.

Modeste, avouant n'avoir pas voulu concurrencer qualitativement la manifestation anversoise d'il y a un quart de siècle déjà, Brejon de Lavergnée se félicite à juste titre de pouvoir proposer, sur les 160 numéros à l'affiche, une dizaine de chefs-d'oeuvre du Titan des arts. Ils éclairent l'ensemble, c'est vrai, d'une valeur ajoutée indéniable, mais ils ne peuvent nous empêcher de penser que leur devancière de 1977 avançait des qualités autrement convaincantes, majuscules, avec la présence aux cimaises de quelques-unes de ces toiles qui ont véritablement installé Rubens au faîte de la création de tous les temps.

La manifestation lilloise, qui n'est hélas pas l'événement claironné, pèche par trois défauts : au parcours thématique par étapes chronologiques (les années de formation, le voyage d'Italie) ou sur base de la destination des tableaux (pour les princes, les bourgeois, le clergé), on eut préféré un découpage thématique directement inspiré par les oeuvres en place. Rubens a, au long de sa carrière, peint des sujets maintes fois répétés et subtilement diversifiés, profanes et religieux, mythologiques, des portraits aussi, chaleureux, lumineux, de sa femme Hélène Fourment notamment, complètement ignorée de l'expo. Les rassembler aurait permis d'éviter le choc, pas toujours heureux, souvent dépréciatif, entre des toiles sans communes mesures entre elles. Partant, faute d'une mise en scène affinée, l'accrochage génère vite l'ennui. On se dit, malgré soi, que telle version de telle oeuvre eût été tellement mieux venue. Enfin, et ce n'est pas le moindre des détails, l'éclairage des oeuvres est totalement déficient. Grave lorsque les foules se presseront, qui ne permettront plus au visiteur privilégié que nous étions de se pencher de droite à gauche et même de s'allonger le cou pour tenter de s'approprier le meilleur angle de vision.

Maître coloriste

Pour Tapié, soyons honnête, cette exposition ne se veut «... pas seulement une monographie, mais plus encore la restitution d'une vision nordique flamande mâtinée de culture antique et européenne. La vision d'un homme de grande spiritualité, d'un grand diplomate, d'un grand épicurien, d'un grand sage». Une suite de pièces dignes de ce démiurge de la peinture est ainsi, fort heureusement, de la partie. Ces pièces-là doivent à elles seules vous convaincre d'une visite.

De tels bonheurs ne s'inventent pas. Ainsi, cet «Autoportrait en compagnie d'amis», sans doute réalisé vers 1602, à Mantoue. Remarquable par la dynamique qui s'y déploie déjà. De la même époque, deux merveilleux portraits : celui d'une «Marquise» et le «Portrait d'une dame avec son nain». Dans ces oeuvres italiennes, Rubens affirme déjà l'amplitude de sa palette, son sens des couleurs, des volumes, de la vie. Il y a son «Saint Ambroise et l'empereur Théodose» revenu de Vienne, «Le Martyre de Saint André» de Madrid, le «Prométhée enchaîné» de Philadelphie, des tableaux frappés d'une force féconde. On n'oubliera pas la «Venus frigida» d'Anvers, «La charrette embourbée» attendue de Saint-Pétersbourg, deux versions de «La création de la Voie lactée» venues de Bruxelles et de Madrid. D'une énergie flamboyante, un «Samson broyant les mâchoires du lion» et d'une dramaturgie bien rubénienne, la «Descente de Croix» de Lille. Tout cela, quelques études et de sublimes dessins, exercices - et lesquels ! - préparatoires aux oeuvres monumentales et aux tapisseries d'un peintre à redécouvrir.

Collectionneur patenté

Passons sur l'exposition «De Delacroix à Courbet» du Musée des Beaux-Arts d'Anvers consacrée à une mise en parallèle des peintres du XIXe siècle anti ou pro-Rubens. Prêt du Palais lillois, les septante pièces aux cimaises sont loin d'être attrayantes, à quelques exceptions près, les Delacroix d'abord. Plus intéressante l'exposition qui restitue à la maison de Rubens une partie des collections qu'y avait engrangées un artiste fidèle à ses passions pour les antiques, les maîtres italiens, Titien en tête, Adriaen Brouwer, ses amis Jordaens, Van Dyck, les dessins d'un Holbein, d'un Véronèse, qu'il n'hésita pas à retoucher. Autre temps fort, la bibliothèque de Rubens reconstituée dans cet antre de rêve et d'histoires qu'est le Musée Plantin-Moretus.

Un guide «Rubens à Anvers» vous incite à retrouver Rubens en sa ville, Antwerpen Open orchestrant l'ensemble.

Palais des Beaux-Arts, Place de la République, Lille (33.3. 20.06.78.00 et www. exporubens. com). Jusqu'au 14 juin, fermé le mardi. Lundi à dimanche, 11 à 19h; vendredi, 11 à 21h. Catalogue. Avec Eurostar.

Musée des Beaux-Arts, L. De Waelplein, Anvers. Jusqu'au 13 juin, mardi à samedi, 10 à 17h; dimanche, 10 à 18h. Catalogue. Tous renseignements Rubens à Anvers : 070.233.799 et www. rubens2004.be

© La Libre Belgique 2004