Arts et Expos

Fernand Graindorge (1903-1985), l’homme d’affaires avisé, le collectionneur compulsif à l’œil acéré, le mécène, l’organisateur d’expos, le militant du renouveau culturel wallon On pourrait ajouter le "cas Graindorge" car l’expo consacrée à la donation qu’il fit à la fin de sa vie à la Communauté française et qui s’ouvre à Liège au musée d’art wallon, montre à la fois sa générosité et l’obscurantisme des autorités liégeoises d’alors. Si Liège avait répondu plus favorablement à la générosité de Graindorge, elle eut pu bénéficier d’œuvres plus magnifiques encore.

Mais reprenons, par le début. Fernand Graindorge est né en Ukraine en 1903. Son père, un industriel liégeois et amateur d’art, y dirigeait des charbonnages. En 1913, il est envoyé chez ses grands-parents à Seraing et restera à Liège. Il y montre des talents de chef d’entreprises qui firent sa fortune (commerce de produits métallurgiques comme Albert Frère à ses débuts, construction, transports, immobilier). Il se passionne aussi pour l’art de son époque, celui qui bouge. Il achète, dit-il, "uniquement des œuvres qui m’intriguent et me causent du souci et dès que je crois comprendre l’œuvre et déceler le message du peintre, la toile ne m’intéresse plus du tout !"

A 20 ans, en 1923, avec son argent de poche, il achète un premier Arp dont il deviendra un ami et un grand collectionneur (il y avait 35 Arp dans la collection mais 5 seulement dans la donation). Il découvre d’abord Richard Heintz, Mambour, Ensor, Juan Gris et puis, la suite est sidérante. Durant 60 ans, il ne cessa d’acheter, de revendre, d’organiser des expos en Belgique et à l’étranger, de côtoyer des artistes amis (Hartung, Arp, Léger, Magnelli, Picasso, etc.).

L’expo liégeoise est assortie d’un catalogue très intéressant où on retrouve une liste des œuvres passées entre les mains de Graindorge : des centaines d’œuvres de 270 artistes, de toutes les écoles de l’art moderne, depuis de nombreux Picasso et Léger jusqu’à Kandinsky, Klee ou Pollock.

Il achetait souvent tôt, à l’émergence d’un courant, avec un éclectisme ébouriffant. A relire sa vie, on se prend à rêver qu’on avait là un Maeght ou un Beyeler qui auraient pu laisser à Liège une collection digne des meilleurs musées.

On n’en est pas là, même si sa donation de 1981 avec 66 peintures et 4 sculptures est de très belle tenue. On y trouve deux Magnelli très beaux, un bon tableau de Bury, des Arp intéressants, deux dessins de Matisse, un pastel de Picasso, un Magritte de la période solaire, des Mambour, etc. Beaucoup d’abstraits des années 50 et 60, typiques de cette époque. Et aussi des noms devenus inconnus comme Franquinet, Duncan, Manera ou Todaro. On expose aussi 45 œuvres ayant appartenu à Graindorge mais venant de musées ou de privés, pour mieux montrer ce qu’a pu être la collection Graindorge. Même si les salles du musée sont plutôt revêches et ingrates, l’ensemble a de l’allure, mais la Communauté eut pu hériter de bien mieux !

En effet, Graindorge était un mécène, passionné par la Wallonie (il avait cofondé en 1943 l’Apiaw, l’association pour le progrès intellectuel et artistique de Wallonie). Et il voulait léguer à sa ville, une bonne part de sa collection. En 1973, la mort de sa sœur, sa complice, suscite chez lui, l’idée de vendre mais aussi de faire une donation dont l’étendue pouvait être appréhendée par l’expo de sa collection en 1976, déjà au musée d’art wallon, avec 131 œuvres dont des Picasso, Ernst, Léger, Kandinsky, Miro, Monet, etc. Mais la ville (surtout l’échevin Jean Lejeune) a freiné, voire s’y est opposé (on ne savait pas où mettre les œuvres, prétextait-on !). Excédé par ce manque de reconnaissance à l’égard de sa générosité, il a préféré vendre des toiles qui font aujourd’hui l’orgueil de musées étrangers comme "Composition aux trois femmes sur fond rouge" de Léger au musée de Saint-Etienne. Les Miro, Kandinsky et Monet furent vendus à la galerie Maeght et les Picasso et Ernst chez Beyeler. Une histoire qui s’est hélas répétée, quand on voit que Liège a raté la collection Delesemme et surtout celle de Charles Vandenhove qui partira à Maastricht. L’acte de donation Graindorge (la Communauté a dû payer une somme relativement importante !) ne précise d’ailleurs pas que l’ensemble soit conservé à Liège !

Sa nièce est Dominique Mathieu, la directrice de l’excellente galerie des "Brasseurs". Elle a largement contribué à l’expo sur son oncle en analysant des montagnes d’archives. Mais, en plus, elle propose dans son lieu, une excellente expo montée par Julie Bawin, auteur d’une thèse sur "le collectionneur" et qui a sélectionné 8 artistes actuels sur la question de la collection, de l’accumulation et de l’archivage. Jacques Charlier montre sa collection très drôle sur Sainte Rita, patronne des causes désespérées ( "et donc de l’art" ). Joëlle Tuerlinckx présente sa collection de pierres commencée dans son enfance et qui fut, dit-elle, essentielle pour sa compréhension de l’art minimal et conceptuel. Joan Fontcuberta présente une grande installation muséale (vitrines, documents, photos) consacrée ... à un leurre : l’homme sirène. Jeanne Susplugas a construit la "maison malade", une pièce fermée tapissée et jonchée de boîtes de médicaments, illustration saisissante de nos addictions.

Ces artistes font de la "collection", un monde nouveau, infini par sa répétition ou sa mise en abîme, des univers singuliers à ne pas rater.

"Graindorge" au musée d’art wallon, jusqu’au 7 février et "L’œuvre collection" aux Brasseurs, jusqu’au 30 janvier.