à Paris

Accueil spontanément chaleureux en son appartement au cœur d’un Paris qui, ce soir-là, battait au rythme d’un hiver doux. L’entrevue pouvait enclencher son plein d’émotions, de réflexions, de projets. Le genre de rencontre à verser au bilan des moments les plus heureux d’un métier de passeur entre l’artiste et le public.

Pierre Soulages rencontre peu la presse, d’où cette exception qui confirme toute bonne règle et confère son cachet au face à face, le noir de l’artiste - vêtu de noir et tableaux noirs depuis trois décennies - codifiant l’entretien d’une saveur d’exclusivité et de luminosité vespérales. Discussion à bâtons rompus plus que jeu de questions et réponses en enfilade, un moment de grâce entre création, travail, souvenirs, obstination. Le quant-à-soi limpide d’un homme de 92 ans à la taille de géant - 1m90 altier - verbe enjoué et fécond, visage souriant, répartie diserte, franche, "ouverte".

Artiste de fond et homme tout simplement, qui a le respect de ses origines : "J’ai des origines celtes, habitées sans doute d’un vieux fond gaulois, proches des gens qu’on rencontre dans les Flandres. Large et grand, je n’ai rien du type méditerranéen qu’on aimerait m’accoler, parce que je vis une partie de l’année à Sète. Dans la vie toutefois, l’important, c’est ce que l’on choisit !" Qui a vu l’expo de Beaubourg en 2009 aura remarqué son architecture avec, d’une part, ses tableaux tendus sur des câbles au milieu des salles, présentés dos à dos comme entre ciel et terre et, de l’autre, des murs noirs avec des peintures noires seulement éclairées par les murs d’en face, blancs et vierges de toiles. Une installation que Pierre Soulages avait mûrement réfléchie : "L’espace m’intéresse, il n’appartient pas qu’aux architectes. Il est très important pour les peintres. J’ai disposé l’expo avec Pierre Encrevé et ma femme, toujours présente à mes côtés depuis 70 ans. Cet accrochage correspondait à 65 ans de travail, entre 1946 et 2009. Il fallait qu’il soit dynamique."

Un regard en arrière nécessaire ? "Une pause. Je n’aime pas regarder derrière moi, je ne pense qu’à la toile que j’aurai envie de faire demain. Et je continue à ne faire que ça !"

Soulages sacrifie peu aux mondanités, évite les vernissages, voit peu d’expositions : "Je vis à Paris, certes, mais retiré. Je sors rarement des limites du Ve arrondissement. Je vis ainsi depuis plusieurs dizaines d’années, sans être un moine ou replié sur moi, c’est un choix. Je rejette, car tout me tente !" Et de citer Jean de Sponde, poète du XVIe siècle : "Tout m’assaut, tout me tente Et m’enchante ".

Et de dévier presto sur Guillaume d’Aquitaine, "le premier des troubadours qui voulait faire un poème sur le pur néant, "Le droit rien " une profession de foi esthétique et un refus des théories. Un peu ce que j’écrivais en 1948 dans un catalogue allemand : "Une peinture, c’est une organisation de couleurs sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui donne Car, pour moi, la réalité d’une œuvre d’art, c’est un triple rapport indispensable entre celui qui l’a faite, la chose réalisée, celui qui la regarde. "

502 000 visiteurs pour sa rétrospective parisienne, un record, tout juste après Matisse et Kandinsky, mais avant Picasso et Léger. Et malgré trois mois de grève ! Et Soulages, œil pétillant, savoure, s’emballe, en revient à ses débuts d’artiste. "A 16 ans, je me suis rendu compte que notre éducation artistique se focalisait sur cinq ou six siècles pas plus. Une misère Je venais de voir les peintures d’Altamira, vieilles de 340 siècles ! C’était beau van der Weyden, les Vénitiens, le sublime XIXe français, mais avant, ce qu’ils ont fait : grandiose ! Aussi suis-je content de ma biographie par Camille Morando, car elle a trouvé, dans les archives d’un archéologue, une photographie de moi au-dessus de l’Aven de Bessombes. A peine m’étais-je focalisé sur l’histoire que je participais à des fouilles. Je passais à l’acte ! Ce regard sur les origines de la peinture et de l’humanité fut capital pour moi. Sans que je jette le reste à la poubelle !"

Pierre Soulages a vite pensé peinture : "Avec le lycée, nous avions visité l’abbatiale de Conques. J’en suis ressorti admiratif. On avait créé cette abbaye avec la lumière ! Et c’est là que j’ai décidé que je serais peintre." Chemin faisant, ébloui par les cavernes et la lumière, l’artiste en est arrivé au noir qui éclaire plus qu’il n’envahit : "Eh oui, le noir, je ne sais pas pourquoi j’aime cette couleur-là. Depuis toujours. Même que ma mère n’appréciait pas, qui me disait : "Tu portes déjà mon deuil !" Avec le noir, je parle un peu comme les anarchistes, mais je n’en suis pas un. Les officiels aussi sont toujours en noir. Les smokings sont noirs et la robe bénédictine est noire. Le noir, c’est la couleur de l’austérité. Et bien, cette symbolique n’a rien à voir dans la peinture ! Le noir et le blanc sont les deux seules couleurs hors du spectre. "

Pierre Soulages aime aussitôt rappeler l’anecdote : "Ma famille raconte qu’enfant on me demanda, alors que je dessinais : "Qu’est-ce que tu fais, mon petit Pierre ?" et j’avais répondu : "De la neige" alors que je barbouillais du noir. Toute la famille a hurlé de rire ! Avec le recul du temps, je crois que j’essayais de mettre du noir sur un papier gris, afin de le rendre plus blanc ! Plus récemment, connaissant mon engouement pour le noir et pour le rugby - que j’ai pratiqué - des responsables du journal "L’Equipe" sont venus me trouver au moment de la Coupe du monde et je leur ai fait une couverture du magazine avec 15 trous sur un fond noir. Les All Blacks, ça remonte loin dans mon imaginaire. N’ayant pas eu de père (mort quand j’avais cinq ans), j’ai eu deux mères, ma mère et ma sœur. Laquelle, en 1925, était revenue à Rodez, excitée : "J’ai vu des All Blacks ravageurs et tout noirs. J’ai dit : ce sont des Nègres ? Elle : "Non, des Blancs habillés en noir et on ne peut les arrêter. Cette histoire m’a beaucoup plu, à 5 ans. Plus de huit décennies après, je me suis offert cette distraction. "

Revenant à sa conception de l’art, Soulages persiste et signe : "Quand j’entends Duchamp dire : "C’est le regardeur qui fait l’œuvre " je ne suis d’accord que pour une part. Il faut la racine. Il faut un créateur, un objet, quelqu’un qui regarde. Car, à y bien voir, et on en revient au poème d’Aquitaine et au credo de "L’ouverture" : l’objet change de sens tout le temps, selon qu’on le voit comme ci ou comme ça et, parfois même, il n’existe pas ! Ce n’est pas une théorie. C’est le résultat d’expériences sensibles et de réflexions sur ces expériences. Et "L’outrenoir" auquel je suis arrivé après une nuit blanche à songer aux barbouillis dont je ne sortais plus, ne désigne pas un effet optique mais mental, qui nous habite à partir d’une émotion esthétique : la lumière qui surgit du noir, variable selon la façon dont le noir est étalé sur la toile. Il y a trente ans que je le pratique et je rencontre toujours du neuf, pourquoi m’arrêterais-je ? J’avance, attentif à ce que je ne sais pas. Je découvre chaque jour des musiques nouvelles. Une œuvre d’art, ce n’est pas un signe. Si on a quelque chose à dire, on le dit avec des mots. L’œuvre d’art, c’est beaucoup plus, c’est plus riche. Cela participe de l’indicible. Mon seul outil : la lumière ! Quand on regarde une de mes peintures, que voit-on ? De la lumière qui vient du noir, du tableau que vous regardez. L’espace mental est devant et vous qui regardez, vous êtes dans l’espace de la toile et si vous vous déplacez, c’est plus tout à fait la même toile ! La présence de la toile est dans l’instant du regard. Ces explications, je les ai bien sûr trouvées après coup. "

Outrenoir, outre Soulages : les chants du monde d’un homme vrai.