L’Inde a de tout temps fasciné l’Occident, depuis les dessins de Rembrandt inspirés des miniatures mogholes jusqu’à la célébrissime pochette de l’album des Beatles "Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band" en passant par la collection "Tutti Frutti" du bijoutier Cartier ou les films de Jean Renoir, de Pier Paolo Pasolini ou de Roberto Rossellini.

Ce sont cette attirance et, parfois, cette répulsion que les commissaires Dirk Vermaelen et Deepak Ananth ont voulu mettre en avant dans "Indomania". En tirant un fil rouge, celui des rencontres, mais en partant d’une date historique : 1498, lorsque Vasco de Gama ouvrit la route maritime de l’Inde. Débute alors l’ère des premiers récits imaginaires, nourris de ceux des voyageurs grecs et romains dont le premier fut Alexandre le Grand en 326 av. J.-C. Récits qui intriguent les Occidentaux, les effraient dans un premier temps et commencent à les rassurer lorsqu’ils peuvent se raccrocher à leurs propres mythes liés à l’Antiquité. L’érotisme indien, par exemple, ne sera toléré que lorsque sa présence aura été dévoilée dans notre passé.

Bénies, en quelque sorte, les années qui suivirent la découverte de l’Inde n’étaient pas encore abîmées par le sentiment de suprématie coloniale qui dominera lorsque le sous-continent pliera sous le joug de l’Empire britannique (1750-1947).

"Indomania" débute à cette période-là, et montre à quel point nos grands artistes ont puisé leur inspiration dans les eaux du Gange ou les palais des maharadjah. Comme ces précieux dessins de Brancusi réalisés pour le temple de la Délivrance, à Indore en 1936, projet d’un maharadjah qui possédait déjà les oiseaux de l’artiste et désirait qu’ils s’abreuvent à la source sous une lumière précise. Le temple ne s’érigera jamais, le mahardajah ayant changé d’avis, ainsi vont parfois les princes…

On s’arrêtera également devant les plans du Corbusier pour la ville de Chandigarh ou devant la sculpture en bambou de Keith Sonnier, "Hanuman", si proche de cette figure de Hatha-yoga photographiée par Alain Daniélou et Raymond Burnier. On rêvera devant les étoffes, chintz et autres soies d’une délicatesse aisément imaginable. Autant de tissus introduits puis copiés en Europe. Ils contribuent aujourd’hui encore à influencer la mode et ont commencé à retenir l’intérêt des artistes européens à l’heure de l’industrialisation. Ou devant cette coupe nacrée de toute beauté, réalisée pour Mary Stuart. Sans oublier, surtout, les magnifiques dessins de Rodin, qui s’intéressait à l’art indien et aux bronzes Chola. Le voici inspiré ici par deux Indiennes enlacées.

Mais procédons, enfin, par ordre et méthode. D’un raffinement extrême, épurée et à l’image de ce que l’Inde peut offrir de plus élaboré, "Indomania" tient ses promesses et laisse une très belle part à l’art contemporain, notamment grâce aux artistes flamands Hans Op de Beeck et Max Pinckers qui ouvrent la danse (voir ci-dessous). Que de chemin parcouru depuis les premiers récits des voyages et les gravures fantasques d’après Albrecht Dürer qui en découlèrent, tel ce rhinocéros, offert en 1516 par le Roi du Portugal au pape Léon X et soudain doté d’une armure et autres détails fantaisistes, aux planches linéaires contreplaquées de Richard Long qui ouvrent et ferment la deuxième exposition phare d’europalia.india, indiquant la route à suivre et signant le passage de l’agriculteur sur la terre indienne.

Dessins de Rembrandt

Parmi les pièces maîtresses de l’exposition, on retiendra bien sûr les dessins de Rembrandt inspirés par les miniatures indiennes figurant le maharadjah Shâh Jahan, vers 1656-1661, prince célèbre pour avoir fait construire l’une des sept merveilles du monde, le Taj Mahal, ce tombeau de marbre blanc pour son épouse bien aimée Arjumand Banu Begam, également connue sous le nom de Mumtaz Mahal.

Mais aussi la soyeuse huile sur bois de Willem Schellinks représentant à nouveau Shâh Jahan et ses quatre fils, en provenance du musée Guimet à Paris, et surtout la gouache retenue pour l’affiche de l’exposition qui figure un majestueux Moghol blanc, John Wombwell, dans une robe indienne et fumant un houka. Venue de Londres, une aquarelle datant de la fin du XVIIIe et montrant "Le Mangeur de moutons" fait office, quant à elle, de reportage photographique avant l’heure.

Une photo qui sera très présente dans "Indomania". Henri Cartier-Bresson (1908-2004) notamment a capté l’Inde des années 50 avec ses contrastes, sa misère, ses vérités et surtout toute l’humanité si présente dans l’œuvre du grand photographe français. En témoigne cette impressionnante photo prise lors des funérailles de Gandhi, cet arbre qui émerge de la foule et au sommet duquel sont agglutinés des Indiens éplorés. Marquantes aussi les encres de l’écrivain engagé Günter Grass bouleversé par son séjour à Calcutta, et ce très énigmatique dessin à la plume et encre bleue de Giacometti d’après la reproduction d’une sculpture d’art indien venant confirmer la cohérence de ce voyage appelé à nous rendre définitivement indomaniaque.