L’oeuvre majeure de Jordaens sommeillait depuis 60 ans dans le cabinet de l’échevin de l’urbanisme à Saint-Gilles où elle était considérée comme une simple copie.

Aujourd’hui, au terme d’une longue étude scientifique, elle est authentifiée comme La sainte famille de Jacques Jordaens, une version datant de 1617-1618, d’une sujet cher à Jordaens qui compte des versions dans les plus grands musées du monde: le Metropolitan de New York, L’Ermitage de Saint-Pétersbourg et l’Alte Pinakothek de Munich.

Fin 2021, le public pourra découvrir l’oeuvre restaurée entre-temps par l’Irpa (l’Institut royal du patrimoine artistique) qui la débarrassera de ses vernis et retouches intempestives, lors d’une exposition spéciale aux musée des Beaux-Arts de Bruxelles où le tableau viendra rejoindre les autres Jordaens.

Ce tableau provient de la collection personnelle du peintre bruxellois Léopold Speekaert (1834-1915), qui légua son hôtel particulier et ses oeuvres à la commune de Saint-Gilles.

© MRBAB et KIK-IRPA

L’histoire de cette découverte débute en 2014, lorsque la région bruxelloise hérite de la compétence sur son patrimoine mobilier. Une étude est lancée par urban.brussels pour inventorier ce patrimoine. C’est dans ce cadre qu’une équipe de l’Irpa dirigée par Constantin Pion, a découvert que ce tableau était en fait une oeuvre authentique de Jordaens.

Plus encore, la Jordaens Van Dyck Panel Paintings project a pu déterminer par dendrochronologie (étude de la date d’abattage des bois) que le panneau sur lequel l’oeuvre est peinte provient exactement du même arbre que celui utilisé par le jeu Antoine Van Dyck dans trois de ses compositions. Ce qui renforce l’hypothèse que Jordaens et Van Dyck étaient actifs simultanément dans l’atelier de Rubens.

Peintre majeur

En 2012 et 2013, deux superbes expositions au musée des Beaux-Arts de Bruxelles (menée par Joost Vander Auwera) et au Petit Palais à Paris avaient complètement réhabilité Jordaens (1593-1578).

Le talent de Jordaens y éclatait, non seulement dans les scènes de genre, mais aussi dans les tableaux religieux et mythologiques. Les grands tableaux de ripailles incroyables (Le Roi boit) fustigeant la société et la raillant étaient désirés et achetés par la haute aristocratie qui pouvait se les payer et se réservait ces peintures "subversives".

Les clichés restaient nombreux et tenaces quand on parle de la triade fantastique des peintres anversois du XVIIe siècle : Rubens (1577-1640) est le pur génie, l’humaniste diplomate et voyageur; Van Dijck (1599-1641) est le surdoué précoce, le portraitiste des rois et des nobles; et Jordaens (1593-1678) serait, à côté d’eux, disait-on, l’homme simple, pas très intellectuel, un bourgeois flamand travailleur, joyeux et jouisseur, suiveur de Rubens. Dans la foulée des philosophes du XIXe siècle (comme Hyppolyte Taine), on a identifié des artistes à leur "peuple" et les vertus de Jordaens seraient celles, par excellence, des Belges. L’Etat belge se l’est approprié, fêtant Jordaens en 1905 pour le 75e anniversaire du pays.

Très au fait des Italiens

Mais cette image est fausse. Jordaens était un homme riche, cultivé, connaissant bien l’art antique, bien au fait des stratégies de l’art. D’abord, et c’est plus qu’un détail, il ne se prénommait pas Jacob comme on le répétait depuis un siècle et demi car ce prénom ferait plus flamand, mais il s’appelait et signait, même en néerlandais, "Jacques Jordaens". Il s’est fait appeler un moment Jacob en fin de vie, quand il veut marquer sa conversion (dangereuse) au calvinisme.

Jordaens était un grand bourgeois fortuné. Sa famille avait fait fortune dans le textile et il fit un "beau mariage" avec la fille de son maître en peinture, Adam Van Noort. Jordaens fera partie des 400 personnes les plus fortunées d’Anvers. Sa clientèle ne comptait pas que des bourgeois enrichis mais aussi des nobles.

On voit nombre de tableaux exprimant l’influence du Caravage sur Jordaens. Il connaissait le peintre italien. Un tableau du Caravage était arrivé à Anvers et on voit dans les tableaux de Jordaens de magnifiques jeux de mains, des clairs-obscurs d’ombres et de lumières, des plantes de pieds noircies par la route, comme chez Le Caravage. On voit aussi toute l’influence venue des peintres vénitiens dans la carnation des peaux, le traitement des corps.

Si, incontestablement, Jordaens fut influencé par Rubens, son art fut différent. Il mourut aussi près de 40 ans après Rubens, au terme d’une carrière extraordinairement longue de plus de 60 ans de peintures dont la fin fut, il est vrai, plus médiocre.

© Metropolitan Museum New York

Pas de Courbet sans Jordaens

Inversement, on sent bien combien Jordaens influença de peintres plus modernes. Courbet s’explique largement par Jordaens. C’est en Belgique, chez le maître flamand, qu’il a vu ces corps nus à la source, bravant déjà les conventions bien pensantes.

On retrouve souvent dans les tableaux de Jordaens cet aspect quasi bouffon, comparé à la tragédie qu’affectionnait plutôt Rubens. Celui-ci s’intéressait aux "héros", aux scènes héroïques, Jordaens, qui travailla un temps dans l’atelier de Rubens et bâtit ensuite son propre grand atelier, se focalisait sur l’homme et la nature humaine. Si l’un est le peintre baroque par excellence, le second est déjà plus empreint de caravagisme et des peintres vénitiens.

Si Jordaens avait deux sœurs béguines et un frère moine, lui optait de plus en plus pour le protestantisme. Le roi d’Espagne s’en prit à ses "écrits scandaleux" et refusa de l’anoblir. Il mourut à 84 ans, le même jour que sa fille, d’une épidémie sans doute de peste. Il fut enterré à Putte, juste au-delà de la frontière, en terre protestante.