La "Libre" y faisait écho la semaine dernière : bien que sérieusement malade - il est actuellement en Allemagne pour un long traitement de chimiothérapie - Gérard Mortier vient d’accorder au quotidien espagnol El País une interview relative aux trois années de mandat qui lui restent à passer à la tête du Teatro Real de Madrid. Le Gantois, qui n’a rien perdu de son enthousiasme et de sa détermination, y donnait notamment son avis sur sa succession, proposant six candidats - tous non-Espagnols - et précisant qu’aucun autre ne trouverait grâce à ses yeux. Au point de menacer ses autorités de tutelle d’un départ anticipé si, d’aventure, elles devaient décider de nommer quelqu’un ne figurant pas sur sa propre liste.

Il a manifestement été entendu, mais pas dans le sens souhaité. Mercredi soir, la commission de nomination du ministère de la Culture espagnol annonçait avoir choisi Joan Matabosch pour succéder à Mortier, ajoutant que la succession se ferait avec effet immédiat : Matabosch entre dès maintenant en fonction à Madrid (il continuera à diriger le Liceu en attendant qu’un remplaçant lui soit trouvé), et Mortier est remercié dès maintenant. Selon le communiqué de presse, "la Commission exécutive a décidé de remplacer celui qui a été jusqu’à présent le directeur artistique, Gérard Mortier. Cette décision a été prise à la suite de ses récentes déclarations publiques dans lesquelles il a clairement indiqué sa décision de quitter le Teatro Real si le candidat final n’était pas un de ceux qu’il a proposés."

Né en 1961, Matabosch n’est certes pas n’importe qui : il dirige le Liceu de Barcelone depuis 1997 et, malgré un contexte économique difficile, a réussi à garder à la maison catalane une belle visibilité internationale. Mais - à la différence de Mortier à Madrid - en investissant les ressources disponibles dans les distributions plutôt que dans la dimension théâtrale, une majorité de spectacles étant des reprises de productions déjà données ailleurs en Europe ou des coproductions (comme les deux Strauss de Guy Joosten vus depuis à la Monnaie).

Sans doute aussi la tentative de Mortier d’imposer le choix de son successeur était-elle maladroite, d’autant que plusieurs de "ses" candidats n’avaient sans doute aucune envie d’aller au Teatro Real, salle relativement modeste à l’échelle des grandes maisons lyriques internationales : ainsi par exemple de Bernd Loebe, directeur à succès de l’Opéra de Francfort, ou du Belge Serge Dorny, actuel patron l’Opéra de Lyon et que plusieurs voix concordantes annoncent comme sur le point d’être nommé à l’Opéra de Dresde, une des premières scènes d’Allemagne - avec des moyens artistiques et financiers bien supérieurs à ceux du Real.

Il n’empêche. Le procédé des autorités espagnoles semble à tout le moins inélégant. Ont-elles spéculé sur un état de faiblesse de Mortier ? Si oui, c’est raté : l’ancien patron de la Monnaie, qui dit avoir tout appris par la presse mercredi soir, semble déterminé à se battre. Il parle de situation inédite dans laquelle le Teatro Real a désormais deux directeurs (lui et Matabosch). Et précise : "Je ne suis pas encore mort, même si certains le souhaiteraient." Du travail en perspective pour les avocats…