Oubliez toutes vos idées sur ce qu’est une exposition et un artiste avant de vous plonger dans l’incroyable exposition de Tino Sehgal au Palais de Tokyo à Paris. Vous ne regretterez pas cette plongée aussi étonnante qu’interpellante.

Il faut d’abord rappeler qui est Tino Seghal, juste 40 ans, né en Angleterre, vivant à Berlin, mais sans cesse sur les routes, appelé partout, nouvelle star décalée de l’art contemporain.

Il vient de la danse et reste aussi chorégraphe (il a commencé avec Jérôme Bel et Xavier Le Roy). Il refuse toute interview, tout portrait. Ses « oeuvres » ne peuvent être ni filmées, ni photographiées. Il ne veut laisser aucune trace, aucun livre, aucun texte. Ses créations sont non marchandes et éphémères comme un art vivant. Pour connaître ses oeuvres, il faut les vivre, s’y impliquer, devenir soi-même acteur de l’oeuvre.

Il a investi avec ses performeurs et son art qui brouille les frontières entre arts vivants et arts plastiques, autant la Biennale de Venise que la Documenta de Kassel ou le Festival d’Avignon. A la Tate Modern par exemple, on l’a vu former des centaines de performeurs amateurs à venir « perturber » les visiteurs dans le Hall en leur demandant si cela valait bien la peine de visiter l’expo proposée.

Tino Sehgal bouleverse l’idée même d’une exposition, réinvente ses codes, introduit le corps vivant et éphémère dans l’espace muséal.

Le Palais de Tokyo lui a donné « Carte blanche » (dans son équipe on retrouve Asad Raza, le nouveau directeur artistique de la Villa Empain à Bruxelles) pour occuper l’entièreté des 13000 m2 du Palais de Tokyo. Il a tout fait vider, laissant les salles complètement nues. A l’entrée, il a juste replacé deux oeuvres phares pour marquer l’importance de la mémoire dans l’art : un rideau de perles de Felix Gonzalez-Torres et le grand plafond de cercles colorés que Buren avait crée au Palais de Tokyo en 2004. Une fois franchi cela, vous vivez l’aventure.

Tokyo
© Florent Michel

Le cancer du corps vivant

Vous vous lancez alors, un par un. Brusquement un gamin est à vos côtés et vous interroge sur ce que vous pensez du progrès. De salle en salle, le relais est passé à d’autres intervenants. Une femme vous parle du futur, vous interpelle, une autre discute avec vous des archives que l’on garde de sa vie, une troisième de ses marches en Finlande qui l’ont ressourcée. L’échange est là, et Sehgal veut nous plonger au coeur de l’humain, des émotions, de nos attentes.

A l’étage en-dessous, une cinquantaine de performeurs sont mêlés aux visiteurs, invisibles. Mais parfois, ils se regroupent, courent ou se dispersent comme un nuage d’étourneaux. Parfois, ils chantent, disent une phrase d’Hanna Arendt ou méditent assis. Ou ils jouent à des jeux enfantins dont la règle nous échappe. Quand vous passez près d’eux, l’un viendra vous raconter au creux de l’oreille un souvenir d’enfance fondateur de sa personnalité.

Il faut explorer tous les recoins du Palais. D’une salle plongée dans le noir, sortent des notes de musique. Quand on y entre, on est cerné au plus près par des chanteurs. Plus loin, cachés derrière un coin, des hommes et de femmes sont face au mur et discutent avec le public.

Pour l’expo, Tino Seghal a engagé plus de 300 personnes (une centaine sont à la fois présentes dans les salles) venues de tous les coins, de tous les âges, de toutes les professions (du danseur ou chanteur, au médecin ou à l’ouvrier, exactement comme les visiteurs). Il les a fait répéter pendant un mois.

Tino Sehgal a aussi invité à son expo des amis artistes qui comme lui, réinventent ce qu’est une expo. Philippe Parreno par exemple qui reprend dans l’auditoire, le dialogue entre des enfants bougeant comme des poupées.

On pénètre alors dans le sous-sol, l’antre du Palais pour y découvrir, confinée dans un espace claustrophobe, une œuvre percutante de James Coleman où un film projette par spots un match de boxe et on entend les soupirs.

De l’œuvre créée in situ par Pierre Huyghe, on n’entend d’abord que l’eau qui suinte et tombe, formant de grandes flaques au sol. Les lumières crachotent, des bruits inquiétants surgissent, le monte-charges a des ratés. Au fond du fond, caché dans un coffre, Pierre Huyghe a placé des vraies cellules cancéreuses et les a reliées aux failles du Palais (les souris, les papillons de nuit, le manque de CO2, le cœur des visiteurs). Ce cancer ronge peu à peu tout le Palais devenu par Tino Sehgal un grand corps vivant et palpitant.

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© Philippe Parreno

---> Tino Sehgal au Palais de Tokyo, Paris, jusqu’au 18 décembre, de midi à 20h, fermé le mardi.