Arts et Expos

ENVOYÉ SPÉCIAL À LUXEMBOURG

Luxembourg veut chasser son image caricaturale de paradis bancaire. Et pour cela, le Grand-Duché mise résolument sur la culture, en y mettant de très grands moyens. La preuve encore ce mercredi avec l'annonce de la première saison de la «Philharmonie», une nouvelle institution très ambitieuse qui propose 200 concerts, souvent prestigieux, et qui étrennera les magnifiques nouvelles salles de concert conçues par l'architecte Christian de Portzamparc, prix Priktzer (le Nobel) et créateur de la Cité de la musique à Paris.

Nous avons visité les lieux en sa compagnie: un écrin, un diamant elliptique de 120 m de long avec 823 colonnes enserrant une grande salle de 1350 à 1500 places. A côté, une salle de musique de chambre de 300 places et une salle de musique contemporaine totalement suspendue afin de permettre des expériences électro-acoustiques. Le tout a coûté 113 millions d'euros (chiffre inimaginable en Belgique) et sera inauguré le 26 juin pour la fin de la présidence européenne luxembourgeoise.

La salle de concert Grande-duchesse Joséphine- Charlotte est construite sur le plateau du Kirchberg, dans un quartier européen un peu inhumain. La place de l'Europe verra aussi le musée d'art contemporain de l'architecte Pei, qui s'ouvrira l'an prochain, en face de la salle de concert. « Quand j'ai visité le site, raconte de Portzamparc, j'étais impressionné par toutes ces tours. La place sur laquelle je devais bâtir était serrée. J'ai alors rêvé d'un rideau de bambous et de peupliers, d'une forêt d'arbres qui permettrait de changer de monde en entrant dans les salles. Mais je n'ai pas eu le recul pour planter ces arbres. J'ai alors dessiné des lignes brisées, qui se sont verticalisées et sont devenues ce rideau de 823 colonnes d'acier. Le rythme de ces tiges parallèles sur plusieurs rangées elliptiques devenant mathématique et musical.» Ces colonnes ouvrent sur un péristyle qui fait tout le tour de la grande salle et comprend le foyer. «Ce péristyle est baigné d'une lumière blanche neigeuse. Et du côté salle, il y a la falaise, un mur que j'ai voulu creusé de failles colorées. Ces couleurs varieront le soir quand tout le bâtiment illuminera la ville, comme une lampe dans la nuit.»

Son et espace

Mais le plus important, ce sont les salles de concert, pour lesquelles l'architecte a été aidé par le grand acousticien chinois Xu Ya Ying, qui nous explique que «l'acoustique c'est comme la cuisine». Un ensemble de calculs, de maquettes, de recettes, de simulations. « Xu m'a demandé de placer des miroirs partout dans mes maquettes afin d'y faire voyager des rayons laser et d'étudier les réflexions, pour simuler les voyages des sons. «A l'époque, continue de Portzamparc, on disait que les salles de concert, pour des raisons acoustiques, ne devaient pas avoir plus de 8 m de haut. Je voulais 17 m, et grâce à Xu nous avons obtenu dans cet espace nouveau un son parfait.»

La grande salle est superbe. Sur les côtés, huit tours qui portent les loges et les balcons. Des tours rougeâtres comme à Sienne et sur les places italiennes. « Christian s'est inspiré des calligraphies chinoises, raconte Xu, en peignant avec des pinceaux secs sur le rouge du béton des tours pour donner la patine.» «Je voulais, ajoute l'architecte, que l'espace serve la musique et que la musique rende l'espace plus beau et qu'on ne se sente pas enfermé. Ces tours sont non seulement utiles pour l'acoustique et l'écoute (on retrouve le théâtre shakespearien) mais aussi pour la sensation de l'espace. Elles font voyager l'imaginaire.»

La salle de musique de chambre ne sera inaugurée qu'en septembre, tout aussi innovante: « Elle est logée dans une feuille qui se déploie à partir du sol et se redresse contre le péristyle. Ces deux salles n'ont pas d'équivalent dans le monde et ne furent possibles que grâce à l'audace des Luxembourgeois.»

Christian de Portzamparc a joué du piano et est grand amateur de musique classique, jazz et contemporaine. «J'aime faire l'architecture pour la musique. Il y a là le dialogue de deux règnes de la perception, l'écoute et le regard qui se répondent librement. Le son et la lumière viennent emplir et révéler ce vide merveilleux qui s'ouvre entre les pleins des formes construites.»

© La Libre Belgique 2005