Les héritiers du banquier juif berlinois Paul von Mendelssohn-Bartholdy tentent de récupérer devant un tribunal new-yorkais un Picasso, "Madame Soler", qui a été cédé, selon eux, par leur ancêtre sous la pression des nazis.

Un juge de la District Court of New York devait se prononcer lundi soir sur cette affaire et décider si, oui ou non, ce tableau avait été acquis en connaissance de cause en 1964 par la Pinacothèque de Munich.

Les trente plaignants, emmenés par le professeur Julius Schoeps, ont déposé plainte en mars dernier. Ils affirment que la Pinacothèque savait d’où provenait le Picasso et a délibérément masqué son origine dès 1964.

Le tableau avait été acheté à l’époque à la galerie Thannhauser de New York pour la coquette somme d’1,2 million de deutschemarks. Il vaut plusieurs millions d’euros aujourd’hui.

Justin Thannhauser, lui-même juif allemand, avait reçu du banquier cinq tableaux, dont ce Picasso, alors qu’il tenait une galerie d’art à Bâle. Paul von Mendelssohn avait réussi à les transporter hors d’Allemagne en 1934 alors que les nazis étaient en train d’étrangler son empire financier.

Héritier d’une famille prestigieuse

La fortune du banquier avait fondu de 86 % de 1932 à 1934, selon les avocats américains des plaignants. Mendelssohn incarnait l’une des plus grandes familles juives d’Allemagne, héritière du compositeur Felix Mendelssohn et du philosophe Moses Mendelssohn. Le banquier possédait une résidence là où se trouve l’actuelle ambassade de Belgique à Berlin et collectionnait les grands maîtres (Picasso, Van Gogh, Monet, Degas, Braque, Renoir) depuis le début des années 1900. Jamais, avant l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, le collectionneur ne vendit une de ses toiles.

Le musée munichois affirme que la transaction s’est faite dans les règles de l’art mais les héritiers s’offusquent de la loi du silence qui a régné dans le marché de l’art. Ceux-ci ont déposé plainte à New York, après notamment le refus des autorités allemandes de saisir la commission Limbach chargée d’étudier des litiges sur la restitution d’œuvres d’art confisquées durant la période nazie. Ils avaient déjà gagné un procès semblable contre le MoMA et le Guggenheim de New York en concluant, hors tribunal, un accord financier de 5 millions de dollars.

La restitution des biens juifs est régie par les Principes de Washington (1998). "Les gens qui ont perdu leur propriété, qui ont dû la vendre, ou la donner à quelqu’un pour l’amener hors d’Allemagne, c’est de l’art spolié. La définition est très large et va plus loin que le cas où la Gestapo venait et confisquait les biens", explique Julius Schoeps à "La Libre". Le plaignant estime que l’affaire Gurlitt (et ses 1400 œuvres d’art) montre à quel point une certaine Allemagne préfère la posture de l’autruche. "Pourquoi l’Etat de Bavière n’a-t-il rien dit pendant un an et demi ?" s’étonne le professeur, à la tête d’un institut à Potsdam qui étudie l’antisémitisme. "Ils savaient ce qui s’était passé. Ils étaient cyniques. Peut-être attendaient-ils que les héritiers meurent ?" Julius Schoeps prédit d’autres affaires Gurlitt "parce que des milliers de peintures ont disparu".

"Madame Soler" (1905) était l’épouse d’un tailleur de Barcelone qui avait soutenu Pablo Picasso avant qu’il n’accède à la notoriété. Le musée de Liège possède un Picasso de la même veine, "La Famille Soler", acheté en 1939 à Lucerne, lors d’une vente d’art dit dégénéré.