La semaine dernière, le photographe suédois Paul Hansen a remporté le World Press Photo Award pour un cliché montrant un groupe d'hommes transportant les cadavres de deux enfants dans les rues de Gaza. Tués dans la destruction de leur maison par un missile israélien, ces deux enfants palestiniens sont amenés à la mosquée pour une cérémonie funéraire.

Dans les commentaires associés à cet article sur notre site et sur la page Facebook de LaLibre, certains internautes ont critiqué l'excès de douleur, de tristesse contenues dans cette image.

AFP PHOTO / WORLD PRESS PHOTO / PAUL HANSEN

Nous avons demandé à Jean-Marc Bodson, le spécialiste 'photo' à La Libre, d'analyser ce cliché. Il a d'abord tenu à relativiser l'importance accordée à cette seule image puisque "le World Press Photo propose de multiples catégories. Au moins 50 photos sont lauréates chaque année".

Quel est le point de vue que vous portez sur cette photo?

Ce qui me frappe le plus, au niveau de la forme, c'est la lumière dans les visages qui est extraordinaire. On a l'impression d'être face à un éclairage de studio. Quant au fond, c'est un classique du photoreportage: des victimes innocentes dans les bras d'adultes en pleurs.

Télérama écrit ceci : "sa faiblesse est précisément qu’elle ne cherche qu’à atteindre nos émotions de plein fouet. A nous tirer des larmes, pas à nous faire penser". Vous partagez ces dires?

Le photojournalisme sert précisément à toucher les gens, à susciter des émotions. Et, ici, grâce à la légende, le cadre est bien fixé et il y a de la place pour la réflexion me semble-t-il. Sur ce conflit qui n'en finit pas, sur les enfants dans la guerre... Je ne suis donc pas d'accord avec ces propos.

L'excès de douleur ne vous choque donc pas?

Il y a un livre que je peux recommander et qui pose très bien ces questions. C'est "Devant la douleur des autres"de Susan Sontag. Elle y souligne que l'existence des images de la douleur nous crée une sorte d'obligation ¬ de regarder ou du moins de prendre position. On évoque ici un débat de gens qui vivent dans le confort et qu'on dérange. Ce photoreporter a essayé d'être efficace. Lorsque je regarde ce cliché, je perçois plutôt une sorte de retenue malgré la colère. Peut-être que les réactions de personnes outrées sont dues à un problème de culture. Chez nous, nous ne sommes pas habitués à voir des corps exhibés.

On sent une certaine saturation des couleurs dans cette image. Le fait qu'elle soit passée par Photoshop enlève une partie de son mérite à Paul Hansen?

Elle n'est pas forcément passée dans Photoshop. Mais avant même l'invention de cet outil, d'autres techniques existaient pour donner davantage de densité à la couleur,... Les grandes photos d'Eugène Smith, dans les années 1950, étaient toutes retouchées, au point d'ajouter des éléments. Dans la photo qui nous occupe, du moment qu'on n'a rien changé au contenu, je ne vois pas de problème. Paul Hansen a utilisé les contrastes qui lui conviennent pour toucher l'opinion publique.

Vous considérez donc que c'est un World Press Photo mérité?

On est dans le reportage de guerre, ce qui correspond bien au World Press Photo. Donc oui ce photographe a bien fait son travail. Mais ce concours n'est qu'un baromètre d'un jury de journalistes qui s'adressent à des journalistes. C'est un petit monde qui se congratule. Pour moi, ce qui compte, c'est que cette photo paraisse dans la presse et qu'elle touche les gens.