Arts et Expos

ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE

Venise a beau être envahie par les touristes, elle reste la plus belle ville du monde. La 51e édition de la Biennale d'art s'ouvre ce dimanche et se poursuivra jusqu'au 6 novembre. Pour la première fois en 101 ans, c'est un duo de commissaires qui a été choisi et, de plus, un duo de femmes. Deux Espagnoles: Rosa Martinez et Maria de Corral qui dirigea le musée Reina Sofia à Madrid. La première a imaginé un superbe parcours dans la Corderie de l'Arsenal, sur le thème «Toujours un peu plus loin», une phrase de Corto Maltese, le héros d'Hugo Pratt, symbole, pour elle, du rôle de l'artiste chargé d'explorer toujours plus loin le monde dans lequel nous vivons. Maria de Corral s'est chargée, elle, de l'exposition au pavillon italien des Giardini sur le thème de «L'expérience de l'art».

Une Biennale est toujours l'occasion rêvée pour faire le point, non seulement sur l'état de l'art contemporain mais plus fondamentalement sur l'état du monde tel que le voient les artistes en ce début du vingt et unième siècle. «Je m'intéresse aux artistes capables de transformer notre vision du monde et, tout autant, à ceux qui se révèlent capables de créer des émotions», explique Maria de Corral. L'artiste n'est artiste que si sa vision, très personnelle, renouvelle notre propre regard sur le monde.

Il y a deux ans, de nombreuses critiques avaient fusé à l'encontre de la Biennale de Venise: trop grande, trop désordonnée, indigeste. Cette fois, le message a été bien entendu. Certes, Venise continue à faire grand: 419 artistes présents, et 70 pays représentés dont, pour la première fois, des pays aussi surprenants que l'Afghanistan et la Kirghizie. Mais malgré cela on respire dans l'Arsenal. On peut admirer sa superbe architecture, tout en regardant les propositions des artistes qui, tous, reçoivent de la place pour s'exprimer.

Des oeuvres accessibles

Est-ce la présence de deux femmes comme commissaires? Jamais, il n'y eut tant de femmes artistes présentes (37pc), alors que la moyenne des dernières biennales était de 5 à 10pc. Mais surtout les artistes invités - hommes et femmes - expriment des sentiments, des émotions, témoignent à leur manière de la nostalgie, du désarroi, de la tendresse et de la souffrance en ce début de millénaire. On est loin des cris de révolte et des utopies conceptuelles et ésotériques. Ici, les oeuvres présentées sont aisément accessibles.

L'exposition dans l'Arsenal démarre sur un cri de guerre du groupe des «Guerilla girls» qui rappelle, entre autres choses, que si seuls 3pc des artistes au Metropolitan Museum de New York sont des femmes, 83pc des nus exposés sont des nus féminins. Un énorme lustre vénitien de Joan Vescondelas occupe tout l'espace de la première salle; à y regarder de plus près, toutes les perles du lustre sont faites de tampons hygiéniques. Un très beau film d'une artiste venue du Bangladesh précise encore le propos: on y voit une femme bourgeoise classique devant de la belle vaisselle de porcelaine. Lentement, elle pousse les pièces vers le bord de la table d'où elles se fracassent sur le sol. L'image féminine se fracasse aussi et la révolte est latente.

Dans les deux grandes expositions menées par les deux commissaires espagnoles, plusieurs grands noms du vingtième siècle sont présents comme Louise Bourgeois, emblème s'il en est bien un de ces artistes femmes capables d'exprimer les émotions les plus secrètes.

Mais il y a aussi l'architecte Rem Koolhaas qui vient bien à propos jeter son regard inquisiteur sur le monde des musées. Il démontre, panneaux à l'appui, que l'essor énorme des musées, ces dernières années, suit exactement la courbe de la bulle financière et économique. Or cet essor garde-t-il sens? On retrouve aussi Francis Bacon, Donald Judd, Agnes Martin, Thomas Ruff ou Antoni Tapies, comme s'il était nécessaire de créer un pont entre le siècle passé et les jeunes d'aujourd'hui.

Ceux-ci viennent de tous les coins du monde: une Guatémaltèque réalise des performances étonnantes dont un film sur la reconstruction d'un hymen féminin; il y a aussi une artiste palestinienne, un Turc, un Russe, une Colombienne, etc. La mondialisation de l'art est bien effective même si chacun vient avec ses propres interrogations, ses propres visions, son propre humour souvent présent. Moins que jamais il existe des règles communes ou une esthétique dominante.

Dans les pavillons nationaux, on retrouve avec intérêt Gilbert and George pour la Grande-Bretagne, Annette Messager et ses étranges pantins pour la France ou Ed Ruscha pour les Etats- Unis. Nous y reviendrons dans de prochaines éditions.

Echappées sur le monde

Pour la Belgique, il n'y a qu'un seul artiste présent dans toute la Biennale, au pavillon belge. Alternance communautaire belge, c'était cette année le tour de la Flandre avec l'artiste Honoré d'O (44 ans). L'enjeu était de taille, après la présence il y a quatre ans de Luc Tuymans, devenu depuis lors un des artistes les plus cotés (on vient de vendre à plus d'un million de dollars une peinture qu'il avait présentée à Venise il y a quatre ans).

Honoré d'O présente son univers poétique où parfois les plus petits objets peuvent donner des échappées sur le monde. L'art ouvre des portes dans ce monde obscur et peut redonner l'espoir, ou l'illusion, de pouvoir agir sur ce qui nous entoure...

À l'entrée de la Biennale, l'artiste vénitien Fabrizio Plessi expose son gigantesque totem de 44 mètres de haut, en écran vidéo. Un signe dans la beauté de Venise, un point d'exclamation pour les bateaux qui entrent dans le plus beau port du monde.

© La Libre Belgique 2005