On ne peut aborder une oeuvre en faisant semblant d'ignorer toutes les autres, passées ou présentes, ni le contexte dans lequel elle s'inscrit inévitablement. En l'occurrence celui de la peinture chinoise.

L'art chinois contemporain est encore très mal connu même si, depuis quelques années, des ouvertures importantes se sont pratiquées notamment à l'occasion des grandes manifestations internationales comme les biennales de Lyon, de Venise, voire la Documenta. Récemment une exposition parisienne offrait un large panorama des avancées plasticiennes contemporaines de l'art chinois. Ce que l'on sait moins, c'est qu'ils furent quelques-uns, dans les conditions difficiles que l'on connaît, à oser s'aventurer dans la véritable avant-garde dès les années soixante. Cette histoire est encore à découvrir et à écrire.

En abordant cette exposition, il convient aussi de se rappeler, et pour ne parler que du contemporain, de l'attrait mutuel exercé, pour les Orientaux principalement chinois ou japonais, par les pratiques artistiques occidentales, et vice versa, pour nombre d'Occidentaux par la peinture traditionnelle chinoise et l'approche orientale de l'espace. Les exemples d'interactions sont multiples peu après le milieu du siècle dernier. Et l'encre de Chine, le plus souvent fut à la fête en ces noces entre Occident et Orient, les peintures légères et tachistes de la romancière et poétesse chinoise Shan Sa, n'étant qu'un exemple parmi d'autres. Le plus célèbre pionnier explorateur de cette fusion, et avec quelle maîtrise et quel brio, est et reste évidemment l'incomparable Zao Wou Ki.

L'exposition proposée ici de Gao Xingjian (lire son interview page précédente) n'est ni de la trempe avant-gardiste, ni de celle de la novation. Elle est l'oeuvre d'un homme de culture, d'un intellectuel aux talents multiples, qui tente à sa manière depuis une trentaine d'années de concilier les conceptions du monde, les visions et pratiques artistiques de deux sphères de pensée. On considérera dès lors l'oeuvre comme une entité personnelle, une zone de retrait dans laquelle l'artiste exprime son propre état d'être au monde, et non comme une oeuvre marquante dans le champ de l'histoire de l'art contemporain.

Séducteurs

Ici, dans les oeuvres de moyen format ou monumentales, la sobriété du noir et blanc, de la Chine noire sur le support clair, est mise à l'épreuve par une exploitation accentuée des effets de nuances et de transparences que peut donner jusqu'à plus soif la dilution de l'encre dans le papier mouillé. Selon la quantité d'encre et celle de l'eau, on peut ainsi passer des ambiances nocturnes aux aubes les plus délicates, des ombres énigmatiques aux allusions figuratives posées entre évanescence et émergence. De ce procédé si souvent exploité, l'artiste Gao Xingjian sait effectivement tirer un bon parti néanmoins très convenu.

Longuement décrites et expliquées par le commissaire de l'exposition Michel Draguet, on n'abordera pas les thématiques qui constituent en quelque sorte le fond littéraire du travail pictural dont il est évident, par contre, qu'il se situe à la croisée des chemins d'Est et d'Ouest, dans un espace qui n'appartient vraiment ni à une zone, ni à l'autre. L'univers de Gao Xingjian est celui de l'illusion, du tout et du néant, dans lequel on s'imaginera là, voir une silhouette féminine, là un probable horizon paysager, ailleurs errer dans des espaces inconnus aussi étranges qu'incertains.

Si l'habilité de l'artiste est réelle, si les actes picturaux sont fort séducteurs, si l'on ne met pas en cause l'investissement personnel et profond de l'artiste dans ces oeuvres chargées de doutes en ces luminosités tamisées entre ténèbres et clartés, le tout constitue une honnête oeuvre bien maîtrisée sans pour autant atteindre les cimes de l'exigence artistique ni le prestige recherché.

`Le goût de l'encre´, encres de Chine sur papier de riz. Musée des Beaux-Arts de Mons. Jusqu'au 30 mars. Du ma. au sa. de 12 à 18h, di. à partir de 10h. Fermé lu. Cat.: 107 ill., texte de l'artiste et du commissaire Michel Draguet, Ed. Hazan, 38€.

© La Libre Belgique 2003