Si la création d’un nouveau musée en Belgique est un événement important et rare (lire à la page suivante), l’exposition d’ouverture consacrée à Rogier van der Weyden (1400-1464) est tout aussi exceptionnelle. Montrer 120 œuvres maîtresses de cette époque, dont une quinzaine de van der Weyden dénote une volonté de placer d’emblée le musée "M" de Louvain dans la cour des grands et d’attirer la grande foule belge et internationale.

Rogier van der Weyden fut le peintre le plus important des Pays-Bas méridionaux au XVe siècle avec Jan van Eyck. Et son influence fut déterminante sur des générations d’artistes. "Les temps étaient alors mûrs, explique Jan Van der Stock, professeur à la KUL et commissaire de l’expo, pour que l’art quitte la représentation figée et crée des personnages avec lesquels le public puisse s’identifier, rapprochant Dieu et les gens. Ce qui est unique avec van der Weyden est qu’il ajoute, le premier, les émotions, et même les passions humaines." Van der Weyden avait aussi atteint une perfection technique : les détails millimétriques, les couches superposées permettant de peindre l’éclat d’une larme et, par-dessus tout, une extraordinaire liberté des lignes et du dessin.

"La descente de croix", le trésor du Prado, est certainement un des plus beaux tableaux du monde et est emblématique de son art. Tous les visiteurs sont stupéfaits par l’émotion intense qui s’en dégage. Les visages sont empreints de tristesse et de désespoir. Les larmes coulent sur les visages peints et parfois sur les joues des visiteurs. Sans parler du rouge sublime du drapé de saint Jean ou du bleu merveilleux de celui de la Vierge effondrée au pied de la croix. Bien sûr, ce tableau ne voyage plus et la grande rétrospective, à Louvain, ne peut en montrer qu’une image. Mais très émouvante. Le vidéaste belge Walter Verdin, a reconstitué le tableau sous forme de neuf écrans avec des films montrant les personnages qui bougent lentement, donnant une impression de relief. Ce travail reproduit parfaitement le tableau et surtout l’émotion qu’elle procure.

"La descente de croix" est à la base de cette expo. Peinte pour être exposée à Louvain, dans la chapelle de la guilde des arbalétriers, elle fut rachetée un siècle plus tard par Marie de Hongrie pour son château de Binche, avant d’être offerte à Philippe II pour l’Escorial et d’atterrir enfin au Prado.

Même sans ce tableau et sans le triptyque Braque du Louvre, cette expo reste exceptionnelle : peintures, sculptures, dessins ont été prêtés par 56 institutions du monde, pour une valeur d’assurance de 365 millions d’euros ! L’expo a été préparée depuis sept ans, a coûté 4 millions d’euros (souvent payés par des sponsors) et permis la restauration de plusieurs œuvres dont les "Sept sacrements" du musée d’Anvers, qu’on redécouvre aujourd’hui dans leur splendeur. Rien que le transport sous haute sécurité, a coûté 600000 euros

C’est une occasion unique (car ces panneaux de bois, tous des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, sont trop fragiles), de réanalyser l’œuvre de ce peintre né à Tournai en 1400 (il s’appelait alors Roger de le Pasture) mais qui déménagea à Bruxelles, où il se fit appeler Rogier van der Weyden, devint le peintre officiel de la cité de Bruxelles et travailla pour les ducs de Bourgogne qui firent beaucoup pour lui assurer une notoriété et une richesse considérables. Beaucoup le placent même au-dessus de Jan Van Eyck, car il fut vraiment le premier peintre à représenter les passions humaines.

On peut y admirer, entre autres, ses portraits (comme celui de Charles le Téméraire venu de Berlin) et ses tableaux religieux dont "Les sept sacrements" du musée des Beaux-Arts d’Anvers, qui ont été restaurés pour l’occasion après 3 ans de travaux minutieux et remarquables sous la direction de Griet Steyaert. Le panneau central est entièrement de la main de van der Weyden. Les femmes en pleurs, au pied de la Croix, sont extraordinaires, de la même qualité que "La descente de Croix" du Prado. Admirez par exemple le mouvement de Marie qui nous tourne le dos pour cacher ses larmes. Admirez les couleurs exceptionnelles que parvenait à créer van der Weyden. C’est un des "musts" de l’exposition qui en compte bien d’autres.

Des ensembles ont été reconstitués exceptionnellement à partir de tableaux dispersés dans de grands musées comme "Le triptyque avec l’Annonciation", ou les fragments de la sublime "Sacra Conversazione" avec Marie-Madeleine entièrement plongée dans la lecture de son livre et habillée d’une somptueuse robe verte.

On admire aussi les dessins comme le sublime "Portrait d’une femme" du British Museum que Jan van der Stock n’hésite pas à qualifier de plus beau dessin du monde ou le dessin d’une Vierge de l’atelier mais digne du maître. Quand on parle d’une œuvre "de l’atelier de van der Weyden", il faut savoir qu’elle n’est pas le fruit "d’élèves" mais bien de maîtres de l’époque qui travaillaient avec van der Weyden, comme aujourd’hui d’excellents architectes travaillent dans le bureau d’un grand nom de l’architecture.

Les tapisseries sont impressionnantes (celle venue de Berne sur un dessin de van der Weyden !) et le manuscrit des chroniques du Hainaut de la main de van der Weyden, venu de la Bibliothèque Royale, est une merveille.

Les sculptures enfin, sont une découverte. Les salles du nouveau musée, très grandes, lumineuses, avec parfois des coloris audacieux et discutables, offrent aux œuvres un bel écrin. Il n’y a parfois qu’une œuvre dans une salle, mais laquelle ! La "Mise au tombeau" de la Collégiale Saint-Vincent de Soignies est une révélation. L’ensemble sculptural a été placé un peu plus haut pour plonger le spectateur dans le drame de la mort du Christ. Marie-Madeleine avec ses courbes sensuelles, le regard de Saint-Jean, tout est étonnant et on voit dans cette œuvre d’un sculpteur anonyme comment des artistes ont côtoyé van der Weyden, discuté avec lui et ont choisi la "Rogierisation", c’est-à-dire cette représentation des passions humaines qui nous bouleverse encore.

Une expo qui attirera la grande foule. Plus de 30000 billets ont déjà été prévendus.

"Rogier van der Weyden 1400-1464" au musée M de Louvain, jusqu’au 6 décembre. Du mar au dim de 10 à 18h, jeudi jusqu’à 22h. Magnifique catalogue dans trois langues (dont un en français) et un audioguide en français. Infos. : 016/200909 et rogiervanderweyden.be