Les rassemblements artistiques fondés sur des notions géographiques ont souvent été sujets à caution, René Magritte déjà s'en moquait! Néanmoins, les expositions de ce type ne cessent de se multiplier à travers le monde sous des labels continentaux (Afrique, Amérique du Sud...), nationaux (Chine, Inde, la France bientôt au palais de Tokyo...), voire régionaux (Flandre, Wallonie) ou locaux (Londres, New York).

Et la question formulée reste constamment la même au-delà de la richesse ou de la pauvreté de la création en ces entités géographiques: l'identité ou la spécificité constatée est-elle en mesure de revendiquer une reconnaissance internationale, autrement dit quel rôle le local (relatif) entretient-il avec le mondial?

Sur un constat historique, la présence de nombreux plasticiens de haut vol depuis la fin des années soixante, l'exposition «Intertidal: Vancouver Art & Artists» (nom emprunté à l'Intertidal Zone: zone entre les marées) pose à nouveau cette question. Il est vrai que le lieu n'est pas reconnu mondialement tel un centre d'art emblématique et donc que le constat et la question sont pertinents. Il faut dire aussi qu'au Canada, les métropoles artistiques ne foisonnent pas. On comptera encore Toronto puis Montréal et Québec.

Prospérité et nature

Mégapole de la côte du Pacifique, Vancouver ne manque pas d'atouts: elle est la ville phare de tout l'ouest, sa prospérité économique y est flamboyante au point qu'elle fut proclamée en 2003 «la ville offrant la plus haute qualité de vie de tout le continent américain», et enfin la nature y est aussi belle, sauvage, que généreuse et variée. De quoi attirer à la fois les créateurs, les esthètes et le marché de l'art d'autant plus que l'université de la Colombie britannique et l'Emily Carr Institute de Vancouver jouent un rôle primordial dans toute la région.

L'artiste le plus connu repris en cette exposition est sans conteste Jeff Wall (Vancouver, 1946) dont les grands clichés photographiques font actuellement l'objet d'une exposition à Londres. On ne les verra pas ici car sa participation se limite à la section Intertidal Archive, une partie documentaire très intéressante de l'exposition car elle pose les sources du développement d'un art conceptuel dès la fin des années soixante, sous l'impulsion principalement de deux artistes américains, Dan Graham et Robert Smithson, ce dernier grâce à sa célèbre «Glue Pour» de 1969, intervention dans le paysage.

Sur cette base, l'exposition se construit dans le rapport nature/culture, soit sur ce qu'offre un lieu tel que celui-là, un site naturel et la manière dont il est considéré par les artistes.

Publications et petites photos noir et blanc des années septante attestent de l'implantation d'un art conceptuel radical ancré dans le local. Une forme pionnière très intéressante à redécouvrir, surtout dans le contexte créatif actuel qui revient à des formes presque semblables.

Photoconceptualisme

A Vancouver, cela a donné le photoconceptualisme dont le point d'orgue date des années quatre-vingt. S'y sont distingués notamment les Ken Lum et Ian Wallace, aujourd'hui connus internationalement, dont des oeuvres de base, vidéos ou photos, constituent l'un des points forts de l'exposition.

Stan Douglas dont la vidéo «Nu*tka*» investit totalement la thématique et Rodney Graham en vidéo et photos inversées d'arbres auxquelles répond l'unique cliché de Tim Lee, sont deux autres artistes de choix d'un ensemble qui révèle aussi quelques figures actuelles travaillant à Vancouver.

Les photographies objectives de Scott McFarland et Vikky Alexander posent un regard ambigu: critique ou pas? Alors que très habilement, Judy Radul intègre le paysage dans une scène de choix humain subjectif et qu'un Geoffrey Farmer double la mise en plaçant la question du tableau dans la vidéo traitant de nature.

Contrepoints

D'autres évocations de la ville, photos de Kelly Wood, superbe vidéo de Rebecca Belmore sur l'attachement à un quartier chaud et déshérité, vidéo d'affrontements de Roy Arden, apportent des contrepoints aux visions qui pourraient paraître trop idylliques d'une métropole en plein épanouissement de mondialisation. L'art ne se satisfait pas des apparences, il interroge, et à bon escient.

Intertidal: «Vancouver Art & Artists». Muhka, Leuvenstraat, 32, Anvers. Jusqu'au 26.02. Du ma au di de 10 à 17h. Cat. textes en anglais, ill. n/bl et coul. Dans l'exposition: excellente initiative de fiches trilingues à emporter.

© La Libre Belgique 2006