Venise : l’humain en valeur recherchée

Arts & Expos

Claude Lorent

Publié le

Venise : l’humain en valeur recherchée
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A Venise, l’abondance nuit au discernement. A force de grossir, le Biennale in, off et collatérale devient presque indigeste si l’on ne prend pas de la distance et ne sélectionne pas. D’autant plus que le démonstratif domine. Et, autant le dire d’emblée, les perles sont vraiment rares. Daniel Birnbaum, le commissaire général, a choisi comme thème "Construire des mondes" ; il parlait sans doute au futur car dans l’expo internationale et à l’Arsenale, ce serait plutôt le fourre-tout et le chaos.

En attribuant le Lion d’or du meilleur pavillon aux Etats-Unis, qui présentent plutôt un hommage à l’ensemble de l’œuvre remarquable de Bruce Nauman qu’une nouvelle expo, et celui du meilleur artiste à Tobias Rehberger qui intervient dans la cafeteria, tout est déjà dit sur le potentiel exploité ! Finalement, ce sont des pavillons nationaux si décriés et des expos annexes qui sont les plus forts et les plus révélateurs, à quelques exceptions près. Le fait de puiser dans l’histoire, dans les archives (Cadere, Gilbert George, Gordon Matta-Clark, Palermo, Fahlström, le Gutai, Yoko Ono, Hans-Peter Feldmann) ne sauve pas une exposition internationale sans vision ; au contraire, elle s’en trouve globalement déforcée par le manque de cohérence et la faiblesse des participations plus contemporaines.

Le meilleur de la Biennale réside en quelques œuvres individuelles, parfois discrètes, qui se distinguent de l’ensemble par une conscience de l’humain qui va au-delà de l’émotif, par les notions de résistance, de respect, de valeurs vitales et de sauvegarde, en des esthétiques sans esbroufe. Elles se concentrent sur la nécessité de dire par l’image, par le son, par les matériaux, le monde dans lequel nous respirons parfois difficilement.

Des deux expos officielles, on exhumera quelques œuvres, dont un bouddha relativement discret du Tibétain Gonkar Gyatso, fin analyste du monde, ou ce Bonsai significativement monumental de Cela Floyer, le passage risqué dans les anneaux de William Forsythe, les réseaux de Moshekwa Langa, l’installation d’Adéagbo ou les canots de survie de Tamara Grcic, auxquels on associera la barque des Comores avec son container capitaliste, voire ce rêve de la maison clé sur porte à la dérive au milieu d’un bassin. Pas reluisant ce monde, par ailleurs magistralement décrit en brut par Pascale Marthine Tayou dans une relation forte à l’humain ! Et l’on remarquera que les créations les plus pertinentes ne proviennent pas souvent des nations dominantes !

Dans les pavillons nationaux aux Giardini et à l’Arsenale, on laissera de côté ceux fort attendus mais décevants de l’Allemagne (un Liam Gillick bavard) et de l’Espagne (Miquel Barcelo trop sage), le totalement désastreux italien, pour se concentrer, outre sur ceux de la Pologne et pour partie ("Rise and Fall") de la Hollande, sur ceux, bien qu’un peu caricaturaux par la concentration mais drôles et à point dans leur dramatisation, des pays nordiques où l’on retrouve Guillaume Bijl (voir LLB 9.06.09, idem pour la Belgique), sur celui plus lourd de sens de la Hongrie portant sur l’identité corporelle humaine, des Républiques tchèques et slovaques avec l’ouverture sur les jardins naturels, du Canada avec l’installation de Mark Lewis, de l’Autriche avec le beau coup de gueule féministe (voir la vidéo) de Elke Krystufek soutenue par Valie Export et ses peintures d’hommes nus, puis cette installation du Cubain Carlos Garaicoia dans l’ensemble de l’Amérique latine : des tables de petits papiers rouges qui, découpés, se transforment en architectures. Simple, beau, efficace, intelligent. Enfin un artiste qui construit un monde !

Dans ce que l’on a pu voir en ville, on pointera Singapour, surtout le Mexique qui rend présente la violence meurtrière du pays de manière très sobre mais bouleversante et, en haut du classement, le Luxembourg avec le travail de Nadine Hilbert et Gast Bouschet (vivent à Bruxelles). Une installation vidéo impressionnante de puissance, en bleu ni nuit ni jour, sur la "borderline" entre l’Europe et l’Afrique, objet de toutes les surveillances, des contrastes et des questions humaines de l’immigration. La bande son rejoint les images dans la densité et le climat oppressant. Les œuvres à sortir du lot sont toutes en tension humaine, loin du spectaculaire.

Grâce aux initiatives collatérales publiques ou privées, dont celles de Guy Pieters, outre un Jeff Geys muséal, d’esprit vert, thérapeutique et de survie, en pavillon national et Jacques Charlier subversif en off du off, la Belgique compte sur une représentation multiple et la France peut doubler la mise. En effet, en plus de l’univers carcéral argenté - tout un symbole face au drapeau noir de l’anarchie tenue à distance - de Claude Lévêque, Bernar Venet déploie magistralement ses arcs d’acier et ses effondrements - tout aussi significatifs - dans l’Arsenale Novissimo où il ne faudra pas manquer le pavillon voisin avec les Jota Castro et autre Alfredo Jaar, auteurs déjouant les mécanismes oppresseurs de l’humain et de la pensée.

Présent aussi dans l’expo inégale Glasstress, qui a également retenu Koen Vanmechelen et où Laurence Dervaux aurait pu figurer en bonne place, Jan Fabre a transposé au Novissimo son exposition du musée de Bregenz portant sur l’homme à travers une représentation métaphorique du corps humain. Passant de la verticalité initiale à l’horizontalité, il fragmente le corps mais rejoint la position de la célèbre "Leçon d’anatomie" qu’il contrecarre par la primauté de la transmission de la vie et la volonté mentale de résistance face aux agressions meurtrières de toutes espèces. A l’instar de quelques autres plasticiens cités, il replace ainsi l’homme au centre de l’exposition et incite à l’éveil de l’esprit vigilant et critique des gens.

On reparlera de l’intéressante initiative "Cul-de-sac" de Lino Polegato qui se prolonge tout au long de l’été, on soulignera les belles présences de Pierre Clemens et de Stephane Balleux dans le projet satellite officiel "Détournement" en la Scalamata Gallery ; celle recensée par ailleurs de Wim Delvoye que l’on retrouve également dans l’hybride "Inconditional Love".

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