Vert, couleur mortelle ou d’espérance

Arts & Expos

Duplat Guy

Publié le - Mis à jour le

Vert, couleur mortelle ou d’espérance
© AKG : Eric Lessing

Aimez-vous le vert ? A cette question simple, les gens répondent depuis des décennies que le vert est loin d’être leur couleur préférée. C’est le bleu qui domine largement et le vert n’est choisi que par une personne sur six. Même si aujourd’hui, il a pris la couleur d’un retour à la nature, il y a encore 10 % des sondés qui continuent à dire que le vert porte malheur ou du moins qu’ils le détestent. Le vert couleur instable, voire dangereuse, responsable de la mort de plusieurs acteurs ? Vert, couleur du destin, du tapis de jeu ? Ou, vert, couleur de l’espérance ?

Dans son nouveau livre, l’historien des couleurs, Michel Pastoureau s’attaque à cette couleur après avoir écrit déjà des livres formidables sur le "Noir" et sur le "Bleu". Il rapporte une foule d’anecdotes savoureuses et éclairantes montrant que le choix d’une couleur n’est pas qu’un problème esthétique mais avant tout sociétal.

Le vert s’effondre

Un exemple : à la fin du Moyen Age, le "bleu" devient furieusement à la mode dans l’art comme dans le vêtement, alors que le vert s’effondre. Pourquoi ? La réponse est surprenante et montre que la bureaucratie contemporaine qu’on fustige parfois, avait ses équivalents dans cette époque lointaine. La première cause de ce déclin fut la difficulté de teindre en vert. Ce qu’il était encore possible de faire à l’époque féodale (obtenir du vert en mélangeant le bleu et le jaune) ne semble plus l’être au Moyen Age finissant. La teinturerie est alors devenue une activité industrielle de grande envergure avec des règlements de plus en plus contraignants sur la fabrication des couleurs. On ne peut plus utiliser des colorants végétaux (fougère, ortie) pour obtenir directement du vert, car ils sont peu résistants et donnent des verts trop délavés. On ne peut plus mélanger le bleu et le jaune dans deux bains successifs car la profession de teinturier est alors sévèrement cloisonnée : on est teinturier pour une matière et pour une couleur. Un teinturier pour la laine rouge, ne peut teindre en bleu. De plus, l’idée de mêler les couleurs est alors jugée comme une opération démoniaque parce qu’elle enfreint l’ordre voulu par le créateur. Toutes les professions qui "mélangent" (teinturiers, forgerons, alchimistes, apothicaires) éveillent semblablement la crainte et la suspicion, écrit Michel Pastoureau. Ils semblent tricher avec la matière.

Le vert du vice

Comme le vert est une couleur difficile à fixer, qui tiendra "mal" jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle apparaît comme une couleur incertaine, trompeuse, séduisante et décevante à la fois (en français, "vert" et "divers" forment un jeu de mots familier). Dès lors, dès la fin du Moyen Age, elle est associée à l’argent en devenant systématiquement le tapis vert des changeurs d’argent. Judas, le traître par excellence, a souvent une robe verte (parfois jaune). Caïn, les traîtres des romans courtois, les bourreaux, les prostituées, les bouffons ont souvent des habits verts. Le dollar américain, est bien "le billet vert". Au Moyen Age (et après) on affublait d’un "bonnet vert" les banquiers qui avaient fait une faillite frauduleuse.

Le vert au théâtre: mortel?

Si Henry IV, le "Vert galant", aimait s’habiller en vert, il reste une exception. Ainsi Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, l’une des plus "précieuses" de son époque reçevait dans sa célèbre "chambre bleue" et ne tolérait pas qu’on y pénètre vêtu de vert. A ses yeux, le vert est triste et funeste. A son époque, au théâtre, le vert était aussi la couleur des bourgeois enrichis, avides de s’élever sans connaître les usages du monde. La légende prétend d’ailleurs que Molière serait mort en scène à cause du vert. On dit que plusieurs acteurs seraient morts après avoir joué le rôle de Judas, vêtus de vert obtenu par dépôts du "verdet" (sorte de vert-de-gris) tirés de l’acétate de cuivre et provoquant des vapeurs entraînant l’asphyxie et la mort. C’est pourquoi, pendant longtemps, le vert a été banni des théâtres, comme il fut banni des bateaux car passant pour attirer l’orage et la foudre. Mais d’autres considérations peuvent jouer pour ajouter à ce discrédit. Les éclairages au théâtre, jusqu’au XXe siècle, n’étaient pas bons et pour les comédiens, l’habit en vert ne les mettait pas assez en valeur.

Une tout autre explication est aussi avancée : le vert étant devenu la couleur de l’Islam, celle des Musulmans, l’Occident l’aurait rejeté après les Croisades. On dit aussi que Napoléon à Sainte-Hélène, aurait été empoisonné à l’arsenic (on en a trouvé des traces sur ses cheveux et sous ses ongles). Non pas qu’il ait été assassiné mais à cause des vapeurs d’arsenic créées par le "vert de Schwinfurt" qui tapissait les murs de sa chambre et était obtenu par des copeaux de cuivre dissous dans l’arsenic. Les accidents mortels dus à ce vert-là furent nombreux et il fallut du temps avant qu’il soit interdit. Michel Pastoureau cite la défense d’un directeur d’usine, encore en 1870, d’une mauvaise foi crasse.

Si la reine Victoria développa une phobie du vert, le chassant de tous ses palais (il n’aurait toujours pas fait sa réapparition), l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, adorait au contraire le vert, un vert sans danger, qu’elle juxtaposait avec sa splendide chevelure vaporisée de poussières d’or.

Chevreul n’aime pas le vert

Un des intérêts du livre est de montrer comment se mêlent mode pour le vert et possibilités techniques. Une couleur n’est jamais un pur choix esthétique, c’est aussi un choix social et technologique. Ainsi, en peinture, le vert fut longtemps, un pigment volatil, et une couleur ayant tendance à se décolorer. Bien des peintres du XIXe siècle en furent victimes : Constable, Delacroix, Monet, etc. Le pigment vert obtenu en mélangeant le bleu de Prusse et le jaune du chrome résistait mal aux effets de la lumière et du temps qui passe. Dans le chef-d’œuvre de Seurat, "Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte", la pelouse verte est aujourd’hui tachetée de points bruns dus à l’assombrissement du jaune de chrome. Les verts tirés des végétaux ne tiennent pas, les terres vertes sont peu "couvrantes", les verts tirés de la malachite coûtent cher, les verts de cuivre sont corrosifs. Ce n’est que vers 1880 que les verts outremer artificiels arrivent et permettront ce retour à la nature, "sur le motif", des impressionnistes.

Mais le vert subit un autre coup : le livre de Chevreul paru en 1839, "De la loi du contraste simultané des couleurs". Il écrit que le vert n’est pas une des trois couleurs primaires (rouge, bleu, jaune) et n’est plus qu’une couleur complémentaire, de "deuxième rang", dont la fonction principale est de faire contraste avec le rouge et de le mettre en valeur. Plus tard, l’idée que les couleurs se mélangent dans l’œil du spectateur, fera en sorte qu’il n’est même plus nécessaire d’utiliser le pigment vert, il suffit de faire coexister le bleu et le jaune.

Ce désamour pour le vert a continué au XXe siècle. Kandinsky, le Bauhaus, le design actuel, n’aimeraient pas le vert. Mondrian le jugeait : "une couleur inutile". Kandinsky est encore plus dur : "Le vert est une couleur statique, passive, semblable à une grosse vache, capable seulement de ruminer en contemplant le monde de ses yeux stupides et inexpressifs."

Vert j’espère

Mais il y a aussi le vert optimiste, le "vert j’espère", associé à la santé (les croix des pharmacies, les tabliers d’hôpitaux), au retour à la nature, à l’écologie, la couleur de l’espérance, la couleur aussi du costume de Babar. Et si les "petits hommes verts" devaient venir de Mars, ils ne sont verts que par analogie avec les lutins, trolls, farfadets et gobelins du Moyen Age, ces créatures mystérieuses hantant la nature.

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