Vingt ans au féminin

Arts & Expos

Claude Lorent

Publié le

Vingt ans au féminin
© D.R.

Non, la gravure n’est pas spécialement un art de femme, mais nombreuses sont les artistes qui la pratiquent en douceur ou en incisions profondes, dans le cri du trait ou dans son chuchotement, dans le secret de l’intime susurré ou dans l’intensité de la douleur physique et morale.

Les techniques de l’estampe offrent cette panoplie nuancée des expressions, des émotions et des sentiments. Mais pour ne pas segmenter les démarches et les pensées de ces artistes, auteurs pluridisciplinaires, l’exposition s’ouvre à la sculpture, au dessin, à la vidéo, à l’installation multimédia. Là aussi les tabous classificateurs sont tombés et l’on peut espérer que cette ouverture, une grande première, connaisse des suites.

Imaginé, mûri, réfléchi, depuis plus de cinq ans dans le sillage de l’exposition consacrée à Louise Bourgeois qui est évidemment de la partie, ce projet s’est structuré au fur et à mesure des découvertes et des sélections. « J’ai davantage refusé qu’accepté » dit Catherine De Braekeleer, « car je voulais construire l’ensemble sur un certain type de regard de femmes. Un regard toujours un peu double, un peu décalé, et dans le champ des trois thématiques plus particulièrement abordées.

La féminisation sociale a mis du temps à gagner un bon bout de terrain, en Occident surtout, dans l’acceptation de l’égalité et de la différence des sexes. « Aux revendications féministes, ont fait place des approches plus assumées en tant que femme et artiste, dans la nuance, dans la tendresse, dans l’humour, voire même dans la dérision, mais aussi dans l’introspection et dans l’image de soi » intervient la commissaire qui estime qu’il s’agit probablement de son projet « le plus approfondi et le plus abouti ».

Elle n’y va pas sans risque sur le plan artistique car elle propose la cohabitation de quelques stars et de jeunes connues seulement sur un plan local. Il faut pouvoir tenir le niveau face à une Louise Bourgeois, à Kiki Smith, à Annette Messager, Sophie Calle ou Nancy Spero ! Ce n’était pas gagné d’avance, le choix des œuvres s’avérant capital mais aussi révélateur comme chez Laurence Dervaux par exemple dont les gravures bien antérieures entrent parfaitement en résonance avec les sculptures actuelles sur le corps humain.

Si l’on connaît et apprécie la qualité des œuvres de Bénédicte Henderick, de Carole Benzakin ou Sylvie Eyberg, les bonnes surprises de cette taille ne manquent pas, qu’il s’agisse d’Izabella Gustowsk, Myriam Hornard ou Ingrid Ledent. « Le questionnement posé par des artistes sur elles-mêmes en tant que sujet ou genre humain ainsi que sur le monde qui les entoure, autant que sur les rêves qui les habitent, « écrit Catherine De Braekeleer, « se traduit pour bon nombre d’entre elles par une exploration de leur corps. » et ce dernier constitue le premier volet, le plus dur, le plus éprouvant, traitant de l’identité féminine, avec une Kiki Smith impératrice en la matière, d’autant plus qu’elle pratique l’autoportrait. Elle n’est pas la seule, preuve d’une implication très personnelle. Et certaines images sont éprouvantes, douloureuses, même dans le regard. Elles sondent l’identité et la mettent à l’épreuve.

Avant d’entamer la partie narrative et fictionnelle, imaginative, dans laquelle se mixent les fantasmes, les évasions oniriques, les emprunts au réel, dans un mélange souvent troublant, un étage complet du musée est réservé à l’intimité au quotidien. Le climat y est davantage feutré, plus sentimental. L’introspection domine, comme le regard de l’intérieur vers la maternité, vers le rapport à l’enfant et dans la fragilité des êtres entre les immenses bonheurs et les abîmes de douleur. L’être, femme, en ses fibres les plus sensibles et sensuelles. Le journal intime. Les secrets.

Cris et Chuchotements

Titre emprunté au film d’Ingmar Bergman. Artistes participants : Carole Benzakin, Annick Blavier, Marie-France Bonmariage, Louise Bourgeois, Sophie Calle, Sylvie Canonne, Valérie Caro, Anne De Gelas, Laurence Dervaux, Sylvie Eyberg, Izabella Gustowsk, Isabelle Happart, Chantal Hardy, Bénédicte Henderick, Myriam Hornard, Ingrid Ledent, Frédérique Loutz, Agathe May, Ana Mendieta, Anette Messager, Françoise Petrovitch, Kiki Smith, Nancy Spero. www.centredelagravure.be

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