Entretien

Vendredi matin, à Gentbrugge, près de Gand, dans le grand atelier et maison de Wim Delvoye. Toute l’équipe autour de l’artiste (une petite dizaine de jeunes branchés ordinateurs) s’affaire à régler les derniers problèmes liés à l’exposition Wim Delvoye qui débute mercredi au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles. Curieusement, ce n’est que la troisième expo monographique de Delvoye en Belgique après celle de 1997 au Middheleim où il présenta ses cochons tatoués, et celle de 2000 au Muhka à Anvers, où il déploya sa première Cloaca (sa machine à cacas). Depuis, Wim Delvoye est devenu une star internationale de l’art contemporain, sollicité partout dans le monde.

Dans son atelier, on découvre déjà ses nouveaux projets : un étui en matière high-tech pour mini-vélo, une statue académique du XIXe siècle entièrement torsadée, des flèches gothiques mises bout à bout et qu’il appelle "suppositoire". Aux murs, des schémas. Sur les tables, des livres anciens et des analyses du gothique.

A Bozar, ce seront essentiellement ses sculptures gothiques et ses bronzes plus récents qu’il montrera. Entretien.

Les institutions les plus vénérables vous invitent désormais : Guggenheim à Venise, musée Rodin à Paris, maintenant le Palais des Beaux-Arts et, bientôt, le Louvre !

Depuis que Jan Fabre y a exposé son travail dans les salles, le Louvre a pris goût à ces mélanges. Et on étudie la possibilité que je vienne en 2012. Je réfléchis à ce que je pourrais apporter. Je pense surtout à des bronzes assez classiques, mais aussi à une tour, du genre de la tour gothique qui est placée maintenant au-dessus de Bozar et qui serait posée au-dessus de la pyramide de Pei, à l’entrée du Louvre. Chacun devrait entrer dans un Wim Delvoye pour entrer au Louvre ! Mais avant de penser à cela, toute mon équipe et moi sommes entièrement pris pour réussir l’expo au Bozar. Je suis perfectionniste et je ne veux pas la moindre erreur dans mon pays !

Pourquoi avoir choisi comme titre de l’expo au Bozar la chanson de Dylan, “Knockin’on heaven’s door”, frapper à la porte du paradis ?

C’est une chanson qui a été interprétée par au moins vingt chanteurs. Cette musique est devenue une icône. Et ce titre rappelle un peu que je présente du gothique et des bronzes avec des Christs en croix, tordus. Car cette expo parle du Wim 1 (le gothique) et du Wim 2 (les bronzes), deux facettes différentes de mon travail. Le premier étudie le gothique et travaille l’acier corten au laser. Le second œuvre avec les fonderies d’art. De plus, j’aimais que ce titre soit en anglais et dépasse nos problèmes linguistiques même si, lorsque je l’ai choisi, je ne prévoyais pas les problèmes qu’on connaît aujourd’hui !

Comment réagissez-vous à ces problèmes ?

Je suis sans doute fort isolé mais je me sens belge et pas du tout flamand. Et je me sens encore davantage belge qu’auparavant. Les gens qui pensent que la Flandre aide trop le Sud sont influencés par des études orientées par ceux qui les payent. Moi, je constate que la politique et l’économie wallonne sont actuellement plus dynamiques. Ceux qui votent N-VA font une lourde erreur. Mais beaucoup d’artistes en Flandre doivent tenir compte des autorités qui les subsidient, sinon ils penseraient souvent comme moi.

Vous présentez des machines gothiques et des chapelles gothiques dessinées au laser dans l’acier corten. D’où vient cet intérêt ?

Il s’agit d’abord de réaliser grâce aux puissants ordinateurs actuels des choses inimaginables auparavant. Dans ces objets, tout est calculé soigneusement. C’est un luxe inouï de pouvoir créer ainsi de nouvelles images alors que nous sommes bombardés déjà par tant d’images. Je me souviens que lorsque j’avais 14 ans, je ne pouvais voir une femme un peu déshabillée qu’en épluchant le catalogue "3 Suisses" de ma mère. Aujourd’hui, toutes les images existent. Je cherche alors toujours à faire du neuf, car je doute de tout. Je ne suis jamais content de ce que je fais. Je pense toujours que l’œuvre que je réalise n’est que la maquette de la suivante.

Vous cherchez le beau ?

Non, c’est cela le doute. Et c’est ce doute qui fait que mon travail soit parti dans plusieurs directions. Je suis par exemple fasciné pour l’instant par les bronzes du XIXe siècle de Mathieu Moreau et de Clodion, des bronzes académiques, un peu baroques et rococos, qui eurent énormément de succès. Ils étaient les Murakami de leur temps. Je les collectionne et j’aime qu’ils soient oubliés. Leurs sculptures permettent de relativiser ce que je fais, cela rend humble et freine l’orgueil, l’ubris que je pourrais avoir. Je m’y intéresse aussi car cet académisme est associé à un néo-néo-néo-gothique à la mode au XIXe en Flandre. Je montre au Bozar "Daphné et Chloé", réalisé au départ d’une sculpture de cette époque que j’ai fait scanner en 3D, puis "tordue" ou "anamorphosée" et à qui je redonne ensuite une réalité matérielle neuve, avec un moule en plastique puis finalement du bronze. C’est un travail de très haute technicité.

Vous avez beaucoup de “Christs tordus”, disposés en hélice. Allusion religieuse ?

Dans ce travail, la moitié de mon intérêt porte sur la géométrie. Ce sont des recherches quasi scientifiques sur l’espace, l’hélice, le cercle, l’anneau de Moebius. Je crée des formes géométriques incroyables, à l’ordinateur puis en bronze. Pour l’autre moitié, ces œuvres portent sur le symbole Jésus, tellement connu qu’il est devenu un logo et qu’on ne voit plus que c’est un homme qui souffre, avec une belle anatomie. Même si vous n’êtes pas croyant, vous voyez la souffrance de cet homme. Quelqu’un cloué sur une croix, c’est bien plus surréaliste qu’une œuvre de Magritte qui, lui, ne montre qu’un nuage sur un verre de vin ! Le Christ en croix, c’est beaucoup plus fort, c’est comme sorti d’un film de Buñuel.

Et le gothique alors ? Très peu art contemporain ?

Le gothique est un état d’esprit qui m’intéresse. Il n’est pas antinomique avec le contemporain. On peut, par exemple, être romantique et ne pas vouloir pour cela revenir au XIXe siècle et faire la guerre contre les Turcs avec Lord Byron. Le gothique, ce sont aussi les décors de Batman et beaucoup de musique d’aujourd’hui. J’ai commencé par étudier les formes gothiques et je les ai refaites au laser comme une tapisserie. Dans une seconde étape, j’ai recherché les principes du gothique pour étudier les voûtes, les coupoles, les arcs-boutants. Et, dans une troisième étape, je me suis attaqué aux tours, rêvant de faire un jour une vraie tour habitable gothique, en partant de l’état où était le gothique pour le faire avancer plus loin. Placer une tour à Venise, Paris ou Bruxelles perturbe les gens de manière intéressante. Car une œuvre d’art n’est intéressante que si elle perturbe celui qui la voit. Je ne m’arrête dans un musée ou je n’achète que des œuvres qui me perturbent. Je ne sais pas si je ferai encore grandir la tour. Je reprendrai peut-être le sommet qui jure un peu sur le plan stylistique. Mais il faut avoir le temps. Le richissime collectionneur David Walsh, qui habite en Tasmanie, homme génial même s’il souffre du syndrome d’Asperger, m’a demandé de concevoir un Cloaca spécial pour chez lui en Tasmanie.

Vous allez exposer en même temps que Cranach et vous êtes aussi ami d’Ai Weiwei ?

Je devais exposer au Bozar en même temps que Sophie Calle. Ce fut reporté d’un an et Paul Dujardin m’associe maintenant à Cranach. Ai Weiwei est un ami. j’ai été cette semaine à Londres, à la Tate, pour sa formidable installation dans le hall (ndlr:: 100 millions de graines en porcelaine formant un tapis. Mais devant les poussières créées, potentiellement dangereuses pour la santé, la Tate vient d’interdire au public de marcher encore sur l’œuvre). J’ai appris de lui qu’il n’y a pas de dichotomie. Vouloir distinguer l’art du marché, par exemple, est une erreur, car je ne connais pas d’acheteur qui veuille acheter un mauvais tableau ! Et vouloir distinguer sa vie de son œuvre est aussi une dichotomie à rejeter. Ai Weiwei n’hésite pas à se battre pour obtenir la vérité sur le tremblement de terre du Sechouan alors que les gens lui demandent des œuvres. Il assume le danger d’agir dans la société. Et il répond qu’il ne voit pas de différence entre ce combat et ses œuvres.

Wim Delvoye au Bozar à partir de mercredi et dossier dans "La Libre Culture".