La procession des illusions perdues

Six ans après “Little Odessa”, James Gray signe un film d’inspiration comparable. Soit un drame new-yorkais voyant un homme tenter de retrouver le droit chemin après un séjour pénitentiaire, et se trouvant bientôt égaré dans un univers de chantage et de corruption sur fond de pesant imbroglio familial. Filiation, rédemption et trahison sont au rendez-vous de ce film noir suffocant, procession des illusions perdues à la mise en scène exceptionnelle. Eblouissante distribution où se croisent James Caan, Faye Dunaway, Joaquin Phoenix et Mark Walhberg, pour un film réussissant à renouveler un genre éprouvé. (J.-F. Pl.) (LLC n° 103)

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS
La procession des illusions perdues

Réalisation: James Gray. Scénario: James Gray et Matt Reeves. Photographie: Harris Savides. Musique: Howard Shore. Avec Mark Wahlberg, Joaquin Phoenix, Charlize Theron, James Caan, Ellen Burstyn, Faye Dunaway. 1h55.

Lorsqu'il retrouve la famille après un séjour à l'ombre, Leo Handler (Mark Wahlberg) est à l'évidence un homme neuf. Les petites combines appartiennent au passé, c'est profil bas que le gaillard entend reprendre pied dans l'existence. Et justement, son oncle Frank (James Caan), patron de l'Electric Rail Society et maître tout-puissant du métro du Queens, lui propose un job dans sa société.

Entre un hypothétique emploi de machiniste et les possibilités que lui fait miroiter son ami de toujours Willie (Joaquin Phoenix), exécuteur en col blanc des (basses) oeuvres de la compagnie, la nécessité impose rapidement ses choix. L'argent est facile, il a néanmoins une odeur: celle de la corruption et du chantage, indispensables compléments d'affaires menacées par la concurrence. Et Leo d'être prisonnier malgré lui d'un pesant engrenage criminel, la poursuite de ses idéaux se heurtant au plus imposant des lobbies, sa famille...

AU BORD DE L'EFFONDREMENT

Six ans après l'exceptionnel «Little Odessa», James Gray revient avec un film d'inspiration comparable, pour un drame new-yorkais en forme d'imbroglio familial d'un noir d'encre, au croisement des notions de rédemption, de filiation et de trahison.

Si l'on appréciera la constance de l'auteur ses deux films présentant, outre leur cadre général, d'évidentes récurrences thématiques, et notamment le rapport trouble à la mère, ici la magnifique Ellen Burstyn , le cinéaste réussit, à la faveur de «The Yards», à élargir le spectre de son oeuvre. Cinéaste de l'intime, Gray déborde ce cadre pour inscrire son propos dans un univers au bord de l'effondrement, dont semble s'écrire inexorablement la tragédie.Épousant une structure classique, «The Yards» suit ainsi un cours inscrit dans la fatalité, comme irrésistiblement tourné vers le deuil celui de rares illusions, à tout le moins. Au-delà du sort de ses protagonistes, le film semble d'ailleurs sonner le glas d'une époque, matérialisé dans une ultime trahison, touchant aussi bien aux êtres qu'à un certain esprit, et laissant le spectateur à d'intenses interrogations.

SUFFOCANT

Magistrale procession, dès lors, que Gray met en scène à la façon d'un orfèvre, osant un impérial étirement du temps la scène de l'hôpital est un véritable monument venu donner à son oeuvre une dimension proprement suffocante. Dense dans son propos, lumineux dans son cadrage, opaque dans sa facture, «The Yards» impose ainsi une mécanique finement ciselée.

Mais sa force, le film la doit encore à une distribution d'exception. En associant des comédiens de deux générations aux précités, il convient encore d'ajouter Charlize Theron et Faye Dunaway , Gray opère de limpide et probante façon la jonction entre deux époques.

Car s'il recourt largement aux figures du film noir classique, jusque dans ses développements des années septante, «The Yards» est aussi l'éloquente illustration de son renouveau.À ce stade de maîtrise, on pourrait presque parler de miracle. Très grand film.

© La Libre Belgique 2001