Venise voit double

Ouverture, ce mercredi soir, de la 58e Mostra de Venise, dotée cette année d'une seconde compétition pour mieux se tenir à l'écoute des nouvelles tendances du cinéma mondial

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS
Venise voit double
©Germain Desmoulins

Il règne à la Mostra de Venise une ambiance toute particulière: la manifestation est régulièrement agitée de soubresauts tels qu'on n'en voit que rarement ailleurs - le terme tollé peut prendre ici tout son sens; le doyen des festivals de cinéma est non moins fréquemment l'objet de sérieuses remises en question. Le millésime 2001, le troisième sous la direction d'Alberto Barbera, n'échappe pas à la règle puisque, dans le souci de coller au plus près aux évolutions récentes du cinéma, la Mostra se dédouble. Entendez qu'à la traditionnelle course au Lion d'or s'ajoute désormais un second volet compétitif dévolu au Cinéma du présent - avec octroi d'un Lion de l'année. Ce, alors qu'un Lion du futur viendra couronner le meilleur premier film présenté d'ici au 8 septembre au public du Lido.

Si le souhait des organisateurs de s'ouvrir aux nouvelles tendances (et technologies) cinématographiques est assurément louable, voilà qui, en tout état de cause, ne devrait pas faciliter la tâche des festivaliers, invités à déguster quelque quarante films en compétition et moitié moins hors compétition, sans même parler des sections parallèles - courts, semaine de la critique, etc. - et autres hommages.

L'EUROPE, AVANT TOUT

La simple lecture de ce copieux programme permet en tout cas de dégager un premier enseignement: Venise opère un recentrage toujours plus appuyé sur l'Europe. Les deux volets compétitifs sont en effet largement dominés par le Vieux Continent, avec la présence massive de films italiens, français, mais encore britanniques ou espagnols. Parmi ceux-là, épinglons, en lice pour le Lion d'or que décernera un jury présidé par Nanni Moretti, les nouvelles oeuvres de Philippe Garrel («Sauvage innocence»), André Téchiné («Loin», la suite des «Roseaux sauvages» sept ans après), Amos Gitaï («Eden») et autre Ken Loach («The Navigators»). Côté cinéma du présent, on pointera des films de Giuseppe Bertolucci («L'Amore probabilmente»), Laurent Cantet («L'Emploi du temps», après le formidable «Ressources humaines»), ou encore du vétéran allemand Werner Herzog, venu présenter «Invincible», avec Tim Roth.Seule à supporter de loin la comparaison avec l'Europe, quantitativement s'entend, l'Asie déléguera une fois encore à Venise quelques-uns de ses plus beaux fleurons. On songe en particulier à Fruit Chan, dont on avait grandement apprécié ici le précédent opus, «Durian Durian», de retour avec «Hollywood Hong Kong». Ou encore au Coréen Kim Ki-Duk, dont «The Isle» avait fait sensation l'été dernier, et présent cette année avec «Adress Unknown». Voire à l'Indienne Mira Nair, dont on découvrira le «Monsoon Wedding» et au Chinois Zhang Yang, auteur de «Quitting» après le prometteur «Shower».

Peu d'Américains, par contre, et équitablement répartis entre Nord et Sud, au Brésilien Walter Salles («Behind the Sun») répondant Larry Clark, dont on guettera le nouveau brûlot, «Bully», avec un intérêt particulier; au Mexicain Alfonso Cuaron («Y Tu Mama Tambien»), Richard Linklater, pour un film d'animation annoncé d'un genre nouveau, «Waking Life».Non que la grosse artillerie américaine ait été négligée. Mais, comme le veut la coutume, c'est surtout hors compétition qu'elle déroulera ses toiles, un terrain particulièrement favorable aux avant-premières de prestige. Ainsi se bousculeront «A.I.» de Steven Spielberg, «Heist» de David Mamet, «The Curse of the Jade Scorpion» de Woody Allen, «Ghosts of Mars» de John Carpenter et autre «From Hell» des frères Hughes, assurant une solide présence des studios américains et, partant, un appréciable quota de stars. Devraient ainsi arpenter les abords du Casino Johnny Depp, Gene Hackman, Helen Hunt, Nicole Kidman, Denzel Washington, Charlize Theron et quantité d'autres - ainsi des Françaises Jeanne Moreau et Karin Viard.

Reste que tout ce beau monde pourrait bien se faire voler la vedette par un alerte octogénaire, Éric Rohmer, Lion d'or en 1986 pour «Le Rayon vert» et venu présenter, dans le cadre d'un hommage à sa carrière, son nouveau film «L'Anglaise et le Duc». Regard étonnant sur la période de la Terreur, voilà un opus appelé à faire sensation et démontrant, si besoin en était, que le cinéma le plus audacieux peut aussi être le fait de vétérans. Considération qu'appréciera Raoul Servais, dont on pourra découvrir au Lido le nouveau court métrage, «Atraksion», un film qui, aux côtés d'«Ismaël», court de Rudy Barichello, assurera la présence belge lors du Festival.Quant à savoir si, d'une façon générale, abondance de biens nuira ou non, réponse le 8 septembre...

© La Libre Belgique 2001