Amibes & Co

Révélé à Venise en 1994 avec «Before the Rain», le cinéaste macédonien Milcho Manchevski y a présenté «Dust», «eastern» entre Etats-Unis et Balkans. Ou comment un cinéaste a préféré l'Europe à Hollywood

PAR JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS
Amibes & Co
©EPA

ENTRETIEN

Un soleil de plomb, tel celui qui inonda les premiers jours de cette 58e Mostra, n'est-il pas le corollaire indispensable de la poussière baignant invariablement les westerns de notre enfance? Et justement, du western, «Dust», le second film de Milcho Manchevski, Lion d'or en 1994 avec «Before the Rain», se veut le pendant balkanique - un eastern si vous préférez.

A l'autopsie, ce film pléthorique - «si «Before the Rain» était un haiku, «Dust» est un opéra», observe le réalisateur- n'est hélas pas loin de la mordre, la poussière. Mélangeant les époques, entre la New York contemporaine et la Macédoine du début du XXe siècle, «Dust» est une histoire de famille, celle de deux frères amoureux d'une même femme que leurs tribulations amèneront du wild west aux confins de l'empire ottoman déclinant, mais aussi un film s'interrogeant sur le souvenir et la trace laissés par chacun d'entre nous.

Il en résulte une mosaïque certes étonnante mais surtout artificielle, pour un film hésitant entre hystérie et longues scènes d'exposition à la Sergio Leone. Une déception, sans nul doute, même si Manchevski reste un auteur passionnant, une voix singulière s'exprimant à contre-courant d'un cinéma formaté.

«Après «Before the Rain», on m'a envoyé de nombreux scénarios, j'ai même commencé à travailler sur certains d'entre eux, entame le cinéaste. Mais Hollywood et moi n'avons rien d'un couple parfait. Pour l'industrie, un cinéaste devrait abandonner une bonne partie de son instinct créatif, et ne jouir que d'un minimum de liberté et de contrôle. Alors qu'à mes yeux, les bureaucrates n'ont pas à intervenir dans le processus créatif...»

L'expérience américaine avorte dans l'oeuf, Manchevski retrouve avec soulagement l'Europe pour «Dust», présenté comme l'oeuvre de toute une vie, ou peu s'en faut. «J'y ai en tout cas travaillé l'essentiel de ces sept dernières années, tant le projet était ambitieux. L'écriture m'a pris longtemps, comme je tenais à adopter une structure narrative assez expérimentale - le point commun avec «Before the Rain». Après quoi, il a fallu réunir le financement, l'équipe, la guerre du Kosovo retardant encore le tournage d'un an et demi. Si cela en vaut la peine, je suis tout disposé à attendre. Ces délais ont d'ailleurs permis un filtrage salutaire : je suis beaucoup plus satisfait du scénario définitif que de ses premières moutures...»

S'il occupe l'avant-plan, au point d'en occulter quelque peu les autres dimensions, le western n'y est jamais que prétexte. «Il s'intégrait parfaitement à la structure du film, qui parle avant tout de narration et de mythes, du fait que nous avons besoin de raconter et d'entendre des histoires. Si l'on observe notre tradition récente, les mythes du western y comptent parmi les plus importants...» Et puisqu'il est question de la force et la résonance des histoires, c'est à peine si l'on est surpris de découvrir, au détour de quelques plans, la silhouette de... Corto Maltese. «Nous l'appelons le marin, pas Corto, sourit Manchevski. Vous savez combien nous avons tendance à cloisonner les choses dans notre esprit : les gens, bons ou mauvais, les films, westerns, comédies,... - un carcan qu'essaye de briser «Dust». Cela vaut aussi pour certains moments de l'histoire. Nous pensons parfois qu'ils appartiennent à des époques distinctes, alors qu'ils étaient concomitants. L'Ouest américain, le déclin de l'Empire ottoman, Sigmund Freud, l'invention de l'aviation, celle du cinéma, le cubisme se sont produits à peu près en même temps. Quand j'ai réalisé que ces éléments étaient concomitants, j'ai voulu les réunir dans le film, ainsi qu'un personnage même fictif comme Corto Maltese, qui arpentait le monde à cette époque, pour induire une réflexion sur la perception du temps.»

Un temps que, luxe suprême, Manchevski semble pouvoir apprivoiser, lui qui n'annonce aucun projet. «Je ne suis même pas sûr d'encore jamais faire du cinéma. Ce business me pose problème : certaines personnes y ont la morale d'une amibe. En outre, comme c'est un business, l'argent y entre par définition en ligne de compte, ce qui complique tout, en termes de relations notamment. Enfin, il s'agit d'un processus très technique : je ne suis pas dingue de cet aspect des choses - quand je dois changer un fusible à la maison, je fais appel à mon voisin...» Le tout énoncé sans se départir d'un sourire éloquent.

© La Libre Belgique 2001