«Atraksion»

Raoul Servais a présenté hier soir, à Venise, son nouveau court métrage, dans le cadre de la sélection officielle. La sortie d'«Atraksion» est un événement. Rencontre avec Raoul Servais

PAR PHILIPPE MOINS

ENTRETIEN

"Araksion", le nouveau court métrage de Raoul Servais, est en sélection officielle à Venise. Le film raconte les tribulations d'une troupe de bagnards dans un environnement hostile. Ce n'est pas à proprement parler un film d'animation, même s'il en possède quelques caractéristiques.

La présence d'«Atraksion» à la Mostra constitue un bel hommage pour un homme qui, à plus de septante ans, poursuit une carrière fructueuse. Rencontre avec un des réalisateurs belges des plus attachants.

«Atraksion», pourquoi cette orthographe étrange?

Je tenais à mon titre «Attraction» qui colle tellement au film, mais je me suis rendu compte que le titre était déjà pris (par un court métrage d'auteur russe, NdlR).

Comment vous est venue l'idée de ce conte?

Disons que j'ai une impulsion non logique, profonde, cela se concrétise généralement la nuit lorsque je suis dans un état de demi-sommeil. Je vois d'abord des images, l'ébauche d'une action. Il n'y a généralement pas de fil conducteur; c'est le matin que j'en ajoute un. Je note tout ce que j'ai imaginé. La suite du travail et beaucoup plus réfléchie, il s'agit de combler les trous entre les faits, de donner une continuité logique... Dire si mon idée est d'abord scénaristique ou visuelle est difficile, en général les deux vont de pair.

Vos comédiens, déguisés en bagnards de carte postale et filmés en noir et blanc font penser au cinéma muet, ils sont grimés comme dans un Méliès. C'est un hommage conscient?

Pas du tout. J'ai plutôt pensé à un court métrage de Chaplin. L'idée m'est venue comme cela, sans trop y réfléchir consciemment. J'ai surtout voulu travailler la prise de vues réelles avec un esprit d'animateur.

Vos films précédents étaient inspirés par des univers graphiques, Delvaux, Schuiten. Ici, c'est du pur Servais?

Dans «Atraksion», il n'y a aucune référence graphique particulière, il ne comporte pas tellement de recherches graphiques car le décor est constitué de choses très simples: un plafond effrité, un dallage. Très peu d'éléments présentent une vraie construction graphique.

Après «Papillons de nuit» qui était un hommage à Delvaux, j'ai voulu tenter autre chose, faire à nouveau en sorte que cela ne ressemble en rien à ce que j'avais pu faire précédemment. C'est le défi de chacun de mes films, défricher, découvrir d'autres possibilités.

Un défi essentiellement technique?

Pas vraiment. La technique vient après que je me suis posé la question: comment vais-je rendre crédible ce que je veux raconter? Avant cela, il s'agit de créer chaque fois une nouvelle convention et de faire en sorte que le public y souscrive. Ensuite seulement vient la technique. Mes quatre derniers films sont traversés par cette préoccupation. J'ai une attirance pour tout ce qui est dans un no man's land, entre prises de vues réelles et animation.

Si «Atraksion» n'est pas un film d'animation, qu'est-ce que c'est?

C'est évidemment un film en prise de vues réelles. Des comédiens ont été filmés devant un fond bleu, ce qui a permis de les intégrer ensuite dans un décor créé de toutes pièces, avec des matières et des textures particulières, appliquées à l'ordinateur. Tout cela relève beaucoup de la photo retouchée. Pour mes films précédents, comme «Papillons de nuit», je maîtrisais l'ensemble du processus technique. Ici, comme je ne suis pas un spécialiste de l'ordinateur, j'ai dû déléguer, mais je suis très satisfait du résultat.

Comment vous situez-vous par rapport aux longs métrages par ordinateur qui s'ingénient de plus en plus à recréer la réalité?

Bien souvent ils constituent selon moi une impasse car ils relèvent de ce que j'appelle la «technomanie», dans le sens où ils se soucient plus d'éblouir, en approchant au plus près la réalité avec des moyens complètement artificiels, que de la finalité de ce qu'ils font.

De nouveaux projets?

J'approche d'un âge décent pour se soucier un peu de mon confort, j'ai agrandi ma maison et je peins beaucoup... pour le moment ce sont les murs de ma cave!

Plus sérieusement, j'ai un projet à la fois de long métrage et de série télévisée. Cela tournera autour du sort des soldats lors de la Première Guerre mondiale. Je me baserai sur des faits réels ou prétendus réels, mais avec une bonne dose de fantastique et d'onirisme, comme toujours...

Et la sélection à Venise, qu'est- ce que ça vous inspire?

J'y suis déjà allé deux fois, mais lorsque j'ai reçu le Grand Prix je n'y étais pas.

Ici, quand j'ai envoyé le film, j'avais une appréhension: leur règlement stipule qu'ils excluent l'animation. C'était un test pour moi: allaient-ils assimiler «Atraksion» à de l'animation? Ils ne l'ont pas fait et ils ont beaucoup aimé mon film. Mais ils ne l'ont pas mis en compétition. Il faut faire place aux jeunes!

© La Libre Belgique 2001