Mostra de passages

La 58e Mostra de Venise a consacré la cinéaste indienne Mira Nair, Lion d'or pour «Monsoon Wedding», chronique d'un mariage dans la communauté penjabe et regard sensible sur l'Inde à l'heure de la globalisation. Une jolie conclusion pour un Festival de facture hybride, ayant privilégié le thème de la transition, cinématographique, intime ou globale.

PAR JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS
Mostra de passages
©EPA

ANALYSE

ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE

Il est des petits détails qui ne trompent pas. Ainsi, l'une des images les plus fortes de cette 58e Mostra de Venise restera-t-elle un étonnant mouvement de balançoire, récurrent dans «Hollywood, Hong Kong», de Fruit Chan. Sur leur petite planchette de bois, les habitants du monde d'en bas - un bidonville de la métropole chinoise - entrevoient, de façon éphémère, les lumières du monde d'en haut, ces tours qui les écrasent de leur arrogance. Echo troublant, on retrouvera cette balançoire dans la désolation d'un paysage brésilien, initiant un instant de félicité dans le quotidien d'une famille de paysans, avant qu'inévitablement, le lien et la tradition, comme la corde, se rompent. C'est là le coeur de «Abril despedaçado», le très beau film de Walter Salles, c'est aussi la clé d'un festival qui aura décliné la notion de passage sous ses formes les plus diverses.

UNE COMPÉTITION DE TROP

Passage au sens de transition, d'abord : on le pressentait, l'édition 2001 a démontré que la Mostra pouvait fort bien faire l'économie d'une seconde compétition. Plutôt que multiplier les enjeux, suivant des critères en définitive assez flous - pourquoi «L'emploi du temps», le superbe film de Laurent Cantet, d'ailleurs Lion de l'année, ne concourait-il pas au Lion d'or ? -, la direction du Festival aurait été bien inspirée de ne retenir que les meilleurs films présentés de part et d'autre, pour obtenir un corps unique vraiment relevé.

Du reste, le programme est-il apparu fort hybride, avec des oeuvres guère à leur place en compétition - «The Others», d'Alejandro Amenabar, habile film de genre au profil tout désigné d'avant-première de prestige; ou, plus gênant, «The Triumph of Love», pâle adaptation en anglais de Marivaux, mais encore «Quem es tu?», démonstration de cinéma au formol du Portugais Joao Botelho. On notera néanmoins qu'avec «Monsoon Wedding», de Mira Nair, Venise s'est dotée d'un Lion d'or fort honorable (lire ci-dessous).

Cela posé, la notion de passage fait également figure de thématique principale de cette 58e Mostra, y prenant de multiples déclinaisons. Intimes, d'abord, dès lors qu'elles touchent à un âge délicat, l'adolescence. Larry Clark avec «Bully», regard cru sur la jeunesse américaine; Alfonson Cuaron avec «Y tu mama tambien», road-movie où deux jeunes Mexicains laisseront leur innocence; Goran Pascaljevic avec «How Harry became a Tree», où un jeune Irlandais tente de se libérer de la présence castratrice du père; Damien Odoul avec «Le souffle», et le destin sombre d'un jeune Limousin tentant d'échapper au désoeuvrement,...: nombreux sont les cinéastes à avoir voulu cristalliser cette période mouvante de la vie, l'inscrivant dans un rapport troublant à la famille mais encore au monde.

Il n'en va d'ailleurs pas autrement de Mira Nair, dont le «Monsoon Wedding» étire, sur un mode subtil et enlevé, les liens d'un mariage arrangé. Voire même d'un André Téchiné qui, avec «Loin», nous montre des personnages certes sortis de l'adolescence - deux d'entre eux sont des revenants des «Roseaux sauvages» - mais encore à l'heure des choix qu'impose l'entrée dans la sphère adulte.

NOUVELLE DONNE PLANÉTAIRE

Le passage prend ici un sens littéral - il s'agit notamment de faire transiter de la drogue du Maroc à l'Europe, un trafic similaire traversant curieusement un autre film français, «Sauvage innocence», de Philippe Garrel. Mais, surtout, Téchiné inscrit son film dans un monde en profonde mutation où Tanger devient une sorte de Babel contemporaine, où Saïd un jeune Marocain tente par tous les moyens de gagner un hypothétique eldorado occidental.

Ce mirage renvoie bien évidemment à la nouvelle donne planétaire, auscultée par de nombreux cinéastes venus d'horizons divers - Venise ayant confirmé une redistribution des pôles cinématographiques mondiaux, Asie et Europe y damant allègrement le pion à l'Amérique, en une forme d'appréciable retour des choses.

Ainsi de Mira Nair, toujours, qui inscrit son histoire dans un contexte d'Inde en proie à la globalisation. Un propos croisant celui du Mexicain Alfonso Cuaron dont le récit est ponctué de nombreuses réflexions sur l'état actuel d'une société largement abusée.

Que dire du Hong Kong de Fruit Chan, dont la cité modèle s'appelle pompeusement Hollywood, transit obligé (?) vers un pays pressenti de cocagne.

Cet environnement est à l'évidence déboussolé, il n'en va pas autrement de l'Europe, en proie tantôt aux trafics les plus divers - ainsi des petits escrocs russes de «Birthday Girl», de l'Anglais Jez Butterworth -, tantôt au capitalisme sauvage. Il revient à un maître du genre, Ken Loach, de livrer un plaidoyer formidable contre la loi toute-puissante des marchés, le cinéaste anglais signant, avec «The Navigators», un drame intense ayant pour toile de fond la privatisation des chemins de fer britanniques.

Le monde du travail, il est encore au coeur de l'oeuvre de Laurent Cantet, auteur, avec «L'emploi du temps», du film le plus abouti présenté à la Mostra. «Ressources humaines» parlait du travail à l'usine, ce nouveau film s'intéresse à un cadre qui, au lendemain de son licenciement, s'invente une identité fictive de fonctionnaire à l'Onu. L'homme mènera ainsi longuement une double vie, rêvant s'être affranchi de l'emprise irréversible d'un sacro-saint emploi...

Il y a là comme une volonté de se réinventer, de passer d'un soi à un autre soi - quête au coeur également de «A.I.», l'étonnante fable philosophique de Steven Spielberg. Et propos traversant aussi ce qui reste sans nul doute le film le plus étonnant que l'on ait vu à Venise, à savoir «Waking Life», de Steve Linklater. Reposant sur un procédé d'animation inhabituel - des images réelles ont ensuite été peintes par différents artistes -, le film passe en revue d'innombrables concepts philosophiques, en s'interrogeant sur les conditions de rêve et d'éveil. Question pertinente, il est vrai: ce monde, le rêvons-nous ou le cauchemardons-nous?

© La Libre Belgique 2001


Le palmarès COMPÉTITION OFFICIELLE - Lion d'or: «Monsoon Wedding», de Mira Nair. - Grand prix du jury: «Hundstage», de Ulrich Seidl. - Meilleur Réalisateur : Babak Payami, pour «Raye Makhfi». - Meilleur scénario: «Y tu mama tambien», de Alfonso Cuaron. - Meilleur acteur : Luigi Lo Cascio («Lucce dei miei occhi»). - Meilleure actrice : Sandra Ceccarelli («Lucce dei miei occhi»). - Meilleur jeune acteur : Gael Garcia Bernal et Diego Luna («Y tu mama tambien»). CINÉMA DU PRÉSENT - Lion de l'année : «L'emploi du temps», de Laurent Cantet. - Prix spécial : «Le souffle», de Damien Odoul, et «Hai Xian», de Zhu When. - Lion du futur (premier film): «Kruh in mleko», de Jan Cvitkovic. © La Libre Belgique 2001

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