«Nous n'avons plus de complexe d'infériorité»

PAR JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS

ENTRETIEN

Mira Nair obtenant le Lion d'or pour «Monsoon Wedding», et c'est un trou de quarante-quatre ans qui est comblé, depuis que Satyajit Ray reçut pareille distinction pour «Aparajito», en 1957. Si le choix de Nanni Moretti et de ses jurés remet ainsi fort opportunément le cinéma indien à l'avant-plan, il rappelle aussi à notre bon souvenir une cinéaste révélée, il y a une douzaine d'années déjà, par «Salaam Bombay!», Caméra d'or à Cannes.

Depuis, la carrière de Mira Nair a suivi un cours tumultueux, les réussites («Mississipi Masala», «The Perez Family») y côtoyant les échecs («Kama Sutra»), non sans que la réalisatrice retourne à l'occasion à ses premières amours, le documentaire.

Avec «Monsoon Wedding», c'est vers la tradition que penche aujourd'hui Mira Nair: celle d'un mariage dans une famille du Penjab, cérémonie familiale autour de laquelle viendront s'imbriquer différentes histoires d'amour. Il y a là une forme d'exubérance joyeuse, un héritage pleinement assumé des films de Bollywood, ces produits purement distrayants que l'industrie indienne du cinéma réalise à la chaîne. S'y greffe toutefois un regard sensible sur une société en proie à la globalisation, doublé d'une analyse subtile des rapports de classe, à quoi l'on ajoutera encore une touche d'indicible. Rencontre, dans la douceur d'une arrière-saison vénitienne.

La famille telle qu'on la voit dans le film est-elle représentative des familles indiennes?

Dans un pays aussi peuplé, il n'y a pas de type de famille vraiment représentatif. Mais il s'agit d'une famille typique de la communauté penjabe et de la classe moyenne aisée, comme la mienne. Pour moi, ce film est un portrait de l'Inde moderne et contemporaine. C'est un pays de contradictions: tout peut y coexister.

«Monsoon Wedding» emprunte aux films de Bollywood. Que représentent-ils pour vous?

Dans ma jeunesse, je les considérais avec dédain, n'y voyant que le côté kitsch. Les choses ont changé: ces films sont très astucieux et font partie intégrante de la culture de n'importe quelle classe de la société. Ma famille m'a toujours demandé d'en tourner un, ce à quoi je ne pouvais totalement accéder parce que ces gens font cela beaucoup mieux que je n'y arriverai jamais. Mais Bollywood fait désormais partie de notre quotidien: on chante des chansons qui en sont issues dans les mariages, etc. «Monsoon Wedding» était ma façon de faire un film de Bollywood, mais suivant mes termes.

Vous y abordez notamment le thème de la globalisation. Comment est-elle perçue en Inde?

L'Inde connaît une période très intéressante. Nous avons ouvert nos portes au monde entier ces dernières années: le marché a été envahi par toutes sortes de choses, de Gucci à McDonald's. Mais en même temps, j'ai l'impression que si un pays peut résister à l'impérialisme américain de la globalisation, c'est l'Inde. Avant les Anglais déjà, des tas de gens nous ont attaqués, s'appropriant notre culture et notre façon de vivre. Et nous absorbons, empruntons, volons et tordons tout cela pour en faire quelque chose d'unique qui nous soit tout à fait propre. Voilà comment nous survivons, notre ancienneté est notre fondement.

Quels ont été les effets directs de la globalisation?

Elle a rendu les riches plus riches et, certainement, les pauvres plus pauvres. Mais elle a aussi créé une immense classe moyenne urbaine qui, par l'argent, a pu transcender le traditionnel système de classes. Autre aspect intéressant: suite à la globalisation, les jeunes Indiens sont devenus incroyablement fiers de notre culture. Nous n'avons plus de complexe d'infériorité par rapport à l'Ouest, ce que j'ai voulu capter dans ce film.

© La Libre Belgique 2001