Rien que pour vos yeux

Remontant le fil de la vie de Jang Seung-up, maître peintre coréen du XIXe siècle, Im Kwon-taek signe une magnifique allégorie sur l’acte de création. Avec en arrière-plan un contexte historique chargé, il nous emmène sur les pas d’un homme arraché au ruisseau pour finir dans la peau d’un artiste apprécié, non sans s’attacher à sa quête intérieure. Entre errances et moments extatiques s’écrit un parcours d’une vertigineuse pureté, pour un film pénétrant sur la création, porté par une somptueuse mise en scène. 1h57. (J.-F. Pl.) (LLC n°195)

Rien que pour vos yeux
©D.R.
JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS

Ivre de femmes et de peinture: sous ce titre grisant - et pour cause - comme parlant, se dissimule une exploration en finesse et en profondeur de l'acte de création - ce moment où, comme surgie du néant, jaillit l'oeuvre d'art. Pour appréhender celui-ci, le réalisateur vétéran coréen Im Kwon-taek - il s'agit de son 95e film, son oeuvre n'étant distribuée chez nous que depuis quelques années et `La Chanteuse de Pansori´ - s'appuie sur la vie de `Ohwon´ Jang Seung-up, maître peintre coréen du dix-neuvième siècle.

L'ESSENCE DE L'ART

De la biographie stricte, son film n'épouse que timidement les contours, ne serait-ce que parce que les faits de l'existence d'Ohwon, qui naquit en 1843 et disparut cinquante- quatre ans plus tard, sont largement incertains. On parlera plutôt d'un tableau, composé à partir des éléments connus et tirant vers l'essence même de son art. Aussi, et avec en arrière-plan un contexte historique chargé - on assiste alors au déclin de la dynastie Chosun et aux remous politiques et révolutionnaires l'accompagnant -, nous amène-t-il sur les pas d'un homme arraché au ruisseau pour finir dans la peau d'un artiste unanimement apprécié.

Non que sa vie n'ait été qu'un long fleuve tranquille. Car si Ohwon soutenait que `le génie se reconnaît dès le berceau´, le chemin vers la reconnaissance sera tumultueux. S'il pourra compter sur un maître spirituel éclairé, Kim Byung-moon, l'homme qui le recueillit et croisera son existence en maintes occasions déterminantes, Ohwon devra non seulement dépasser sa condition de roturier - le tumulte de l'époque, favorisant quelque peu la mobilité sociale, facilitera son affirmation dans la société coréenne -, mais encore puiser en lui la force de son art.

QUÊTE INTÉRIEURE

C'est là le point d'ancrage essentiel d'un film qui, aux vertus de l'enseignement, ajoute la quête intérieure jamais assouvie d'une certaine perfection. Le parcours d'Ohwon est ainsi fait d'errances - celles qui le faisaient battre la campagne coréenne, magnifiquement photographiée -, mais encore de moments extatiques: l'homme n'aimait rien tant, hormis la peinture, que l'alcool et les femmes.

Du reste, les trois apparaissent-ils étroitement liés, l'artiste évoluant dans une stupeur contrôlée - un témoin, incrédule, dira: `Comment peut-il peindre avec les mains qui tremblent?´ -, non sans trouver dans quelque égarement d'ivrogne matière à sa propre vérité, intime et artistique. Quant aux femmes, elles sont omniprésentes, concubines indispensables à son art, l'acte sexuel et l'acte de création se rejoignant ici explicitement.

FUSION EXTRAORDINAIRE

Si le parcours est forcément chaotique, il est aussi d'une vertigineuse pureté - celle d'un peintre à l'exigence jamais rassasiée, évoluant entre abîme et moments de souverain accomplissement. Soit un état tenant tant de l'insaisissable que de l'indicible, auquel Im Kwon-taek arrive pourtant - soutenu par Choi Min-sik, épatant interprète principal - à donner forme.

On avait rarement vu film aussi abouti et pénétrant sur l'acte de la création. La mise en scène d'Im Kwon-taek s'en fait le relais serein, restituant tout à la fois la vivacité du mouvement et l'extrême raffinement du trait. La fusion entre le médium et son sujet est alors extraordinaire, d'une exceptionnelle fluidité.

Ainsi, lorsque le réalisateur fond littéralement un somptueux envol d'oiseaux sur le papier, en un prolongement d'un naturel stupéfiant. Le tableau s'exécute sous nos yeux, d'une sidérante beauté, achevant d'emporter le spectateur dans un monde de splendeurs, fussent-elles parfois insondables. Magnifique allégorie sur la création, justement récompensée du prix de la mise en scène à Cannes, `Ivre de femmes et de peinture´ est un inestimable cadeau. Ne le déclinez pas...

© La Libre Belgique 2002


Réalisation: Im Kwon-taek. Scénario: Kim Young-oak et Im Kwon-taek. Photographie: Jung Il-sung. Avec Choi Min-sik, Ahn Sung-ki, You Ho-jeong, Kim Yeo-jin, Son Ye-jin... 1h57.