Hoffman, prénom Philip Seymour

C'est l'un de ces acteurs dont les apparitions à l'écran, si elles sont mesurées dans le temps, n'en laissent pas moins toujours une marque indélébile. Quelques exemples? Le puceau accro au sexe par téléphone de «Happiness» de Todd Solondz, c'était lui. Lester Bangs, le critique allumé du «Almost Famous» de Cameron Crowe, c'était encore lui. Et le journaliste de caniveau au sort funeste de «Red Dragon» de Brett Ratner, c'était toujours lui

Hoffman, prénom Philip Seymour
©D.R.
JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS

ENTRETIEN

À BERLIN

C'est l'un de ces acteurs dont les apparitions à l'écran, si elles sont mesurées dans le temps, n'en laissent pas moins toujours une marque indélébile. Quelques exemples? Le puceau accro au sexe par téléphone de «Happiness» de Todd Solondz, c'était lui. Lester Bangs, le critique allumé du «Almost Famous» de Cameron Crowe, c'était encore lui. Et le journaliste de caniveau au sort funeste de «Red Dragon» de Brett Ratner, c'était toujours lui.

Des rôles inoubliables, Philip Seymour Hoffman en a aligné une belle série, depuis une dizaine d'années qu'il creuse son sillon dans le cinéma américain. On pourrait encore nommer ses diverses collaborations avec Paul Thomas Anderson, ou «The 25th Hour» de Spike Lee, «Flawless» de Joel Schumacher, et tant d'autres...A quoi s'ajoute aujourd'hui sa contribution au «Cold Mountain» d'Anthony Minghella, un cinéaste avec qui il avait déjà tourné «The Talented Mr Ripley».

Comme souvent, Hoffman n'a que quelques scènes - mais lesquelles! Dans la peau de Veasey, un pasteur défroqué croisant la route de Inman (Jude Law), il imprègne littéralement l'écran, glissant de l'horreur à la drôlerie crue en un regard, non sans jouer à plein d'un physique qui ne sera jamais celui d'un jeune premier. Soit un personnage qui s'intègre parfaitement à une liste bien fournie d'emplois mémorables... «J'interprète des êtres humains, sourit-il, alors qu'on le cueille dans un hôtel berlinois à l'heure du petit déjeuner. On trouve des spécimens étranges, dans le genre humain, il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil sur les journaux. Ce qui m'intéresse, ce sont des individus complexes, ayant une histoire, un passé, et un futur qui n'est pas encore écrit. Ils font des erreurs, et le pire comme le meilleur peut sortir d'eux. Voilà ce qui m'attire, des personnages dont on traite la vie honnêtement, plutôt que les habituels héros que l'on trouve dans les films. Le cinéma a trop tendance à créer des personnages fondés sur le seul loisir et non la vie. Je ne porte pas de jugement, certains acteurs les interprètent très bien, mais je suis attiré par tout autre chose...»

Devrait-on tenter d'établir le portrait-robot d'un personnage incarné par Hoffman que quelques qualificatifs viendraient assurément à l'esprit. Juteux, par exemple: «Je cherche toujours quelque chose de spécial, acquiesce-t-il, le personnage le plus étoffé. Et si tel n'est pas le cas, j'étudie la façon de le représenter à l'abri des stéréotypes. Il y a tellement de rôles qui sont confinés dans un moule. À peine sont-ils apparus à l'écran que l'on se dit: «tiens, voilà le voleur, et celui-là, c'est le bon.» J'essaie de tordre un tant soit peu cette façon de procéder. Montrer les choses sous un jour différent, voilà ce qui m'intéresse.»

Un souci passant par un intense travail sur le physique de ses personnages - de «Ripley» à «Punch-Drunk Love» ou «Cold Mountain», pas un de ces rôles qui ne dénote une approche minutieuse.

«Je travaille énormément sur l'aspect des personnages, qui a une importance capitale. La dernière chose à laquelle je voudrais ressembler, c'est à un acteur. Je veux toucher à la vérité des personnes que j'interprète - ce qui est d'ailleurs plus difficile dans des films d'époque, où on doit porter perruques, vêtements appropriés, etc. Cold Mountain est sans doute le film le plus déguisé qu'il me soit arrivé de tourner. Il faut être extrêmement prudent, ou on finit par ressembler à un acteur, à une star de cinéma plutôt qu'à une personne...»

Enfin, pour en revenir au portrait-robot, si l'on devait trouver un trait commun à ses différentes incarnations, peut-être pencherait-on pour leur côté volontiers anarchiste. «Anarchiste? Voilà qui est intéressant. Certains de mes personnages ont à coup sûr une part d'anarchie en eux, et cela vaut pour moi également. Cela tient à mon désir de me poser des défis: le statu quo, la norme, le ronron ne m'intéressent guère; pour tout dire, je ne crois pas qu'il y ait une norme, même si certains le prétendent. La vie, c'est le chaos permanent. On essaie de créer l'ordre, mais les gens n'y peuvent rien, ils finissent toujours par foutre la merde. Et c'est ce qui les rend magnifiques, le fait de ne pouvoir s'en tenir à une ligne. Au-delà d'un côté perturbant, je trouve là beaucoup d'humour, ce que je tâche de traduire dans mes rôles.»

Avec une telle philosophie, on ne s'étonnera guère que Philip Seymour Hoffman occupe une place quelque peu à part dans le cinéma américain. «Je suis très content du stade où j'en suis, observe-t-il. Je me produis très souvent au théâtre. La scène, The Labyrinth Theater Company, c'est ma vie. Ma carrière au cinéma se situe à un autre niveau, et cela me convient fort bien. J'y joue premiers et seconds rôles dans tout l'éventail possible de films, alternatifs ou non. J'aimerais maintenir cet équilibre: jouer les premiers rôles dans des projets personnels, de petits films, et m'en tenir aux seconds rôles dans d'autres types de productions. Sans considération pour l'importance d'un rôle, c'est toujours une composition. Être acteur, c'est créer des personnages, voir comment cela peut percuter.»

Et, dans la meilleure des hypothèses, rencontrer des réalisateurs doués de vision: «Un metteur en scène doit avoir une vision forte, intelligente, réfléchie, personnelle - je sais alors que ce qu'il me dira signifiera quelque chose et m'aidera. Sinon, c'est vite une plaie. Paul Thomas Anderson et Anthony Minghella sont des gens qui ont cette vision. J'ai eu la chance de travailler majoritairement avec des gens doués de cette qualité.» Pour notre plus grand bonheur...

© La Libre Belgique 2004

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