Crimes en série au Pays du Matin Calme

Ce terrifiant et brillant polar sud-coréen retrace l’enquête sur une série de crimes sexuels survenus entre 1986 et 1992. Loin du sensationnalisme hollywoodien, Bong Joon-ho décrit la déliquescence d’une société gangrenée par la violence et la peur, à l’image du trio de flics, dépassé par les événements et sombrant dans l’irrationnel.

Alain Lorfèvre
Crimes en série au Pays du Matin Calme
©CINÉART

Une vision bucolique: un champ de blé nimbé de soleil. Tout est calme et paisible. Des enfants jouent sur un chemin de terre. Un tracteur s'approche; en descend un homme. Il regarde dans le fossé, sous la dalle de béton d'une rigole de drainage. Au fond de la cavité, le corps d'une jeune fille... Tout a commencé ainsi, en 1986, dans la province de Gyunggi. Le premier tueur en série jamais répertorié en Corée du Sud venait de frapper. Pendant six ans, les jours de pluie, il allait faire dix victimes, toutes de sexe féminin et vêtues de rouge, âgées de 13 à 71 ans.

ENQUÊTE INTERMINABLE

Aux antipodes des films de crimes en série américains et de leurs récents avatars européens, le réalisateur Bong Joon-ho reconstitue pour son deuxième film ces horribles mais authentiques faits divers qui terrorisèrent la Corée du Sud il y a plus de dix ans.

Evitant toute dramatisation outrancière, il rend compte avec une terrifiante banalité des errements de l'enquête où les indices des premiers crimes furent gâchés par l'amateurisme de la police locale. L'enquêteur provincial Park Doo-man (formidable Song Kang-ho) est persuadé de reconnaître un criminel en regardant un suspect dans les yeux. Et comme son bras droit Jo Yong-gu sait les faire avouer, tout est pour le mieux... jusqu'à ce que débarque de Séoul le détective Seo Tae-yoon (Kim Sang-kyung) adepte de la police scientifique, qui va confronter ses propres certitudes à l'horreur d'une enquête interminable.

GANGRÈNE

Le cinéma sud-coréen n'en finit plus de nous surprendre, tous genres confondus. Et dans la veine du polar, voici une oeuvre forte et originale. A force d'accumulation de petits faits anodins, «Memories of Murder» décrit un contexte social noirci par les hommes et gangrené par la violence. A celle des autorités, répond celle du tueur, qui assied son emprise par la terreur. Mais tandis que les enquêteurs s'acharnent à retrouver le prédateur, ils font eux-mêmes montre de misogynie, voire de brutalité: traquer un violeur assassin ne dispense pas de battre au passage une manifestante. Confronté à une affaire inhabituelle, les policiers, déstabilisées, sombreront peu à peu dans l'irrationnel. Bong Joon-ho donne ainsi à voir une société en pleine déliquescence, peuplée d'individus littéralement insensés. Comme le rappellent les exercices d'alerte, fruit d'un état de guerre permanent, la peur est constante, dont se nourrissent aussi bien les autorités que l'assassin.

C'est le pays entier qui est malade, semble constater le réalisateur. Inspiré, il manie tantôt l'humour noir (quand un suspect et ses boureaux regardent la télé pendant la «pause»), tantôt le fantastique (la poursuite nocturne où les policiers traquent un suspect parmi les ouvriers esclaves anonymes d'un chantier), tantôt l'effroi suggéré (le panoramique très lynchien sur le lieu d'un des crimes au moment où l'idiot du village évoque celui-ci).

Saisissant d'un bout à l'autre, «Memories of Murder» se conclut là où il a commencé, sous les yeux d'un enfant innoncent révélant l'incurie de ses aînés. Un dernier regard - qui s'adresse au tueur - laissera le spectateur comme les protagonistes du film: hanté.

Le film est projeté à l'Ecran total du 21 juillet au 17 août (15 séances). 26 galerie de la Reine 1000 Bruxelles. Rens.: 02.512.80.03.

© La Libre Belgique 2004


Réalisation: Bong Joon-ho. Scénario: Bong Joon-ho et Shim Sung-bo. Photographie: Kim Hyung-Ku. Musique: Iwashiro Taro. Avec Song Kang-ho, Kim Sang-kyung, Park Hae-il, Byun Heebong... 2h07