Le fabuleux béguin de Mathilde

14 - 18. Ce n'est pas celle que le cinéma préfère. On peut même dire qu'il la déteste car elle a mené les films, comme les poilus, à l'abattoir. Dieu sait qu'il y en eut de virulents comme «Les sentiers de la gloire», d'originaux comme «Johnny Got His Gun», de subtils comme «La vie et rien d'autre», de poignants comme «La chambre des officiers».

Fernand Denis
Le fabuleux béguin de Mathilde
©D.R.

14 - 18. Ce n'est pas celle que le cinéma préfère. On peut même dire qu'il la déteste car elle a mené les films, comme les poilus, à l'abattoir. Dieu sait qu'il y en eut de virulents comme «Les sentiers de la gloire», d'originaux comme «Johnny Got His Gun», de subtils comme «La vie et rien d'autre», de poignants comme «La chambre des officiers».

Etant donné son fabuleux destin, Jean-Pierre Jeunet pouvait se permettre de défier la malédiction. Surtout avec son grigri: Audrey Tautou.

SUR PLUSIEURS FRONTS

Elle a beau avoir remonté le temps au début du siècle et s'appeler Mathilde; il y a toujours beaucoup d'Amélie au-delà des traits d'Audrey Tautou. Victime de polio, Mathilde boîte, vit donc comme Amélie, un peu à l'écart, isolée, développant plutôt une intense vie intérieure. Elle, aussi, poursuit le grand Amour, pareil à un fantôme car elle ne le voit jamais. Son fiancé, Manech, est parti pour le front en 17, et en 1920, il n'est toujours pas revenu. Pour Mathilde, c'est insuffisant pour conclure qu'il est resté à jamais dans les tranchées. Elle s'est lancée coeur et âme dans une enquête.

C'est indéniable, Jeunet est un conteur, un audacieux conteur. Il ne craint pas de mener plusieurs aventures de front, autour d'une intrigue principale où se nouent plusieurs histoires secondaires, mettant en scène des dizaines de personnages qui vont et viennent sur la ligne du temps, livrant ainsi plusieurs points de vue d'un même événement. Jean- Pierre Jeunet conduit le récit avec une fluidité stupéfiante. S'il a recours ici et là à un petit clin d'oeil de rappel, son truc pour ne pas perdre ses spectateurs en route, c'est d'utiliser des bouilles (Bouli, Lavant, Dreyfus, Pinon) et des célébrités (Foster, Cotillard, Darroussin, Cornillac, Julie Depardieu...).

Outre la complexité, il existe une autre difficulté de taille: quel ton adopter pour mettre en scène une enquête romanesque qui plonge dans des tranchées aussi poisseuses que terrifiantes?

EXERCICE DE GENRE

«Un long dimanche de fiançailles» est ce qu'on pourrait appeler un exercice de genre, voire de genres. Jeunet débarque dans le drame sentimental et dans le film de guerre avec ses bagages, avec son style. Depuis «Delicatessen», depuis «Amélie» surtout, on en connaît les marques. C'est un univers visuel: une image toujours superbe - même dans l'horreur -, un filtre automnal permanent qui donne une autre couleur aux événements, un cadre minutieusement élaboré où la caméra se déplace avec élégance.C'est un univers poétique, fait de superstitions enfantines (Si le chat passe avant qu'on m'appelle pour manger, Manech est sauvé), de vignettes flash-back en forme de chromos souvenirs et d'une grande variété de visages.

Le miracle d'Amélie Poulain, c'est que tout fonctionnait, tout se puzzlait par enchantement. Ce n'est pas le cas ici, quelques pièces ne s'emboîtent pas. «Collignon» en Don Camillo, ça coince. Les traits d'humour tombent parfois à plat. L'image léchée gêne par moment dans le contexte. L'audace de Jeunet est parfois mal placée, ne s'intègre pas toujours comme il le voudrait.Cela cause une petite gêne par-ci, par-là, dans une fresque qui réussit le tour de force de ne pas perdre son public en route malgré la complexité. Jean-Pierre Jeunet donne aussi, sans s'y complaire, une idée de l'horreur traversée par les poilus et fait vibrer la corde de l'émotion avec virtuosité, retenue et pudeur grâce à Audrey Tautou, son Stradivarius.

© La Libre Belgique 2004


Réalisation: Jean-Pierre Jeunet. Scénario : J-P Jeunet & Guillaume Laurant. Image: Bruno Delbonnel. Décors: Aline Bonetto. Costumes: Madeleine Fontaine. Musique: Angelo Badalamenti. Montage: Hervé Schneid. Avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Dominique Pinon, Marion Cotillard, Ticky Holgado... 2h14.

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