Une jungle de fantasmes

Remarqué à Cannes en 2002 grâce à «Blissfully Yours», Apichatpong Weerasethakul y a triomphé cette année avec son second long métrage «Tropical Malady». Séduit par ce véritable ovni, le jury de Tarantino lui a décerné son Grand Prix.

H.H.

Remarqué à Cannes en 2002 grâce à «Blissfully Yours», Apichatpong Weerasethakul y a triomphé cette année avec son second long métrage «Tropical Malady». Séduit par ce véritable ovni, le jury de Tarantino lui a décerné son Grand Prix. Un peu plus tard, à Bruxelles, il recevait également le prix Ciné Découvertes de la Cinémathèque royale. Des récompenses largement méritées si l'on se borne à prendre en compte l'inventivité formelle dont fait preuve le Thaïlandais.Dans un premier temps, on suit l'existence paisible de Keng, jeune soldat, et de Tong, un garçon de la campagne. Bien vite inséparables, ils vont peu à peu glisser dans un univers étrange où le monde réel se rapproche de plus en plus de celui des esprits, symbolisé par une jungle inextricable. A ce moment, le film bascule, avec la disparition de Tong et le parcours de Keng dans une forêt mystérieuse et inquiétante, à la poursuite d'un tigre fantôme.A la limite du cinéma expérimental, le film est construit en deux parties bien distinctes, qui se nourrissent l'une de l'autre. Le seul lien apparent qui les unit, ce sont ces deux amants, dont la relation est observée à l'aune de la réalité puis de la fantasmagorie. Ce qui séduit dans «Tropical Malady» est également ce qui rebute: le réalisateur choisit la beauté formelle, contemplative pour ce conte fantasmatique. Les premières scènes sont, en effet, d'une pureté et d'une simplicité éblouissantes: un regard échangé dans un bus, d'immenses blocs de glace que l'on débite patiemment...Malheureusement, le réalisateur a une fâcheuse tendance à délaisser la cohérence la plus élémentaire pour perdre le spectateur dans son voyage intérieur, fait de symboles plus ou moins clairs. C'est surtour patent dans la seconde partie, muette, bestiale, qui se contente d'un effet de miroir avec la première. Comme ses amants, Weerasethakul semble victime de cette «maladie tropicale», victime de la fascination et de la contemplation de la beauté du genre humain.

© La Libre Belgique 2004


Scénario & réalisation: Apichatpong Weerasethakul. Photographie: Jarin Pengpanitch, Vichit Tanapanitch & Jean-Louis Vialard. Montage: Lee Chatametikool & Jacopo Quadri. Avec Banlop Lomnoi, Huai Dessom, Sirivech Jareonchon, Udom Promma... 1h56