Le héros hollywoodien revisité

Dès ses premières images, le dernier Cronenberg apparaît instable: se situe-t-on du côté du drame (deux serial killers déciment un motel) ou de la parodie (ils prennent la voiture pour faire 10m)... Passé cette intro, on découvre alors Tom Stall, l'Américain aux épaules solides, genre cow-boy, qui va sauver sa petite ville de province des deux crapules.

Hubert Heyrendt
Le héros hollywoodien revisité
©D.R.

Dès ses premières images, le dernier Cronenberg apparaît instable: se situe-t-on du côté du drame (deux serial killers déciment un motel) ou de la parodie (ils prennent la voiture pour faire 10m)... Passé cette intro, on découvre alors Tom Stall, l'Américain aux épaules solides, genre cow-boy, qui va sauver sa petite ville de province des deux crapules. Acclamé en héros par les télévisions locales et nationales, sa vie bascule et son passé trouble refait surface...Cronenberg s'est souvent réfugié derrière la science-fiction ou le fantastique pour dénoncer les travers de notre société moderne, que ce soit ceux de la télévision dans «Videodrome», de la science dans «La mouche» ou encore de la réalité virtuelle dans «eXistenZ». La constante, une violence morale qui parcourt une oeuvre qui, comme ici ou dans «Crash», se rapproche de plus en plus du réel.

Avec «A History of Violence», le Canadien délaisse cependant la psychologie (au centre de son précédent «Spider») pour se concentrer sur la violence physique en adaptant un «roman graphique» américain. Au premier jugement, on reste perplexe car Cronenberg en reprend toutes les excentricités, notamment dans le final aussi outré que celui de «Scarface» par exemple. Mais c'est justement cette scène qui fournit la clé de lecture pour l'ensemble du film, celle de la distance ironique.

JEU DE CHAUSSE-TRAPPES

Cette ironie se manifeste en permanence mais en allant crescendo. En effet, grâce à une mise en images imparable, Cronenberg prend bien le temps, dans une première partie très classique, d'ébaucher son intrigue à la manière d'un film noir: le héros en fuite aura-t-il droit à la rédemption? En conservant cette structure connue, Cronenberg finit par mettre le spectateur mal à l'aise, dans une seconde partie où il laisse ouvertes toutes les interprétations.Cette technique du piège, utilisée tout au long du film, on la retrouve dès le titre, volontairement ambigu: «A History of Violence» est-il l'histoire de la violence aux Etats-Unis ou, plus pragmatiquement, un exemple concret de violence? Les deux à la fois car à travers son personnage monolithique (Viggo Mortensen apparaît impassible, quasi étranger à l'action), Cronenberg se joue des codes de la violence, notamment esthétiques, s'aventurant même par moment vers la débauche à la Tarantino.

Mais à force de second degré, Cronenberg prend sans cesse le risque de déforcer son propos et même d'apparaître comme défendant à son tour l'image du héros vengeur sauvant sa patrie, sa famille et sa peau... Dommage car, en sous-couche, il s'amuse justement à dénoncer le contexte dans lequel il peut exister, cette Amérique profonde de la bagnole, du saloon, du base-ball, de la pom- pom girl... Tous ces petits détails d'une société repliée sur elle-même et dans laquelle la violence peut se transmettre de génération en génération.

© La Libre Belgique 2005


Réalisation: David Cronenberg. Scénario: Josh Olson (d'après la BD de John Wagner & Vince Locke). Photographie: Peter Suschitzky. Musique: Howard Shore. Montage: Ronald Sanders. Avec Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton Holmes... 1h36