Eric Khoo: il faut croire au destin

PAR HUBERT HEYRENDT

ENTRETIEN

Eric Khoo s'est fait remarquer en 1997 avec «Twelve Storeys», le premier film indépendant de Singapour à être distribué en Europe. Depuis, le bonhomme était resté silencieux, se consacrant à la production et à la télévision. «J'ai été très paresseux ces dernières années, je pratiquais la procrastination... J'ai terminé d'autres scripts mais que j'ai toujours laissés de côté.»

Son retour avec «Be with Me», présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs au dernier Festival de Cannes, il le doit à la rencontre de Theresa Chan, une femme d'une soixantaine d'années, aveugle et sourde depuis l'âge de 14 ans... «C'est le destin. Je l'ai rencontrée au mariage d'un ami. Elle était comique, bruyante, pleine de vie... Elle est venue vers moi et m'a dit: «Vous devriez faire un film sur l'espoir.» C'était étrange parce que c'est justement ce à quoi je travaillais avec mon coscénariste depuis plusieurs années. Je lui ai proposé de jouer dans mon prochain film. Elle a tout de suite accepté... Nous sommes devenus amis et nous nous sommes écrit. Elle m'a alors envoyé quelques pages de son autobiographie, qu'elle n'avait jamais publiée. Sa vie est extraordinaire: elle a voyagé dans le monde entier, a rencontré des gens comme mère Teresa...»

A partir de là, le film a pris une autre tournure, mêlant à la vie de Theresa Chan des personnages fictifs. «Au départ, on voulait lui créer un personnage de fiction mais au bout d'un moment, en lisant sa vie et parce qu'elle insistait pour que l'on raconte son histoire, nous avons été dans cette direction. Tout ce qui la concerne est vrai.»

Le destin est un mot qui revient sans cesse dans la bouche et le cinéma d'Eric Khoo. C'est lui qui, à la fin, réunit les différents personnages. «Je crois au destin. Ayant atteint un certain âge, quand je me retourne en arrière, je vois comment tout s'est mis en place dans ma vie, comment tout est connecté. C'est étrange.» Cette dimension spirituelle parcourt de bout en bout «Be with Me», dans lequel le réalisateur a développé des thèmes qui lui sont chers. «Il y a des facettes de moi dans chacun des personnages. J'éprouve beaucoup d'amour pour eux. J'ai vraiment eu de la chance, car l'amour motivait également les gens avec qui je travaillais et non des motifs financiers. En ce sens, c'est vraiment un film pur. Je savais que la manière que j'avais choisie pour raconter cette histoire ne plairait pas à beaucoup de monde... C'est pourquoi nous l'avons entièrement financé nous-mêmes.»

C'est, en effet, avec un budget riquiqui qu'Eric Khoo a tourné, en 16 jours, son troisième long métrage. «Je n'avais plus tourné depuis 7 ans et l'expérience fut magnifique. J'étais avec tous mes amis, des gens en qui j'avais confiance et qui me faisaient confiance. De plus, grâce aux caméras numériques haute définition, nous pouvions improviser sans cesse, sur base d'un script de 17 pages storyboardées. Dans le futur, je continuerai à travailler en HD, à cause de la rapidité, de la liberté offertes.»

Mais cette certaine rudesse n'enlève rien de sa beauté à «Be with Me», qui développe, visuellement, musicalement, une poésie triste, quasi magique, qui nous met face à la solitude. «Moi-même, je me sens seul, comme le personnage solitaire de «Happiness» de Tod Solondz ou Charlie Brown dans les Peanuts», sourit Khoo. Cette solitude va de pair avec l'absence d'une communication réelle qui caractérise notre société, qui lui préfère des ersatz que peuvent être le SMS ou Internet. «Les SMS, avec toutes leurs abréviations, ne veulent pas dire grand-chose pour moi. Je ne crois pas que l'on puisse parler de communication. Quand on ne veut plus entendre de quelqu'un, il suffit d'appuyer sur la touche «delete». C'est triste. Je voulais montrer le contraste avec la force qu'il faut pour rédiger une lettre d'amour ou avec les écrits de Theresa Chan. C'est pour cela que je ne voulais pas de voix off. Je voulais que l'on puisse ressentir ses mots, qu'ils puissent parler à tout le monde.»

En ce sens, le film est une réussite, car il parvient à l'universalité, comme en témoigne son succès en festivals partout dans le monde. «Les gens viennent me remercier en pleurant après le film. C'est un sentiment incroyable. On voulait faire un film que les gens puissent ramener chez eux pour y réfléchir. Je pense que nous avons réussi.»

© La Libre Belgique 2005