Réveiller l'espoir

Dans les rues d'un Singapour déshumanisé, Eric Khoo filme l'errance de trois âmes en peine réunies par une même solitude profonde et une absence de communication réelle. Pour donner sens à ces existences, le réalisateur offre l'exemple de la véritable Theresa Chan, aveugle et sourde depuis l'âge de 14 ans mais pleine de vie. Poétique, visuellement superbe, «Be with Me» est un appel à l'espoir tout en nuances et en finesse. 1h37.

Réveiller l'espoir
©D.R.
H.H.

Dans les rues de Singapour, trois âmes en peine se croisent sans se connaître. Un vieil épicier veille sa femme mourante à l'hôpital. La trentaine, Fatty Koh travaille comme gardien de sécurité dans une tour inhumaine, partageant deux passions: manger et regarder une jolie collègue qu'il n'ose aborder. Jackie, 16-17 ans, tombe éperdument amoureuse d'Ann, une jeune fille de son âge rencontrée sur le Net... Ce qui les rapproche, une même solitude vécue au plus profond d'eux- mêmes.

Pour donner un sens à la vie de ses personnages, le réalisateur Eric Khoo a choisi d'insérer au sein de la fiction la véritable Theresa Chan, dont l'autobiographie a servi d'inspiration à «Be with Me», à l'intérieur d'un dispositif hybride où fiction et réalité s'entremêlent avec bonheur. Car c'est justement le parcours exemplaire de cette sexagénaire sourde et aveugle depuis l'adolescence qui donne sens aux ébauches de vie filmées par Khoo.

RÉINVENTER LA COMMUNICATION

La démarche quasi muette, originale, radicale dans sa mise en oeuvre, confère toute sa force à ce troisième long métrage de Khoo, car jamais il ne cherche l'explication à travers la parole. Ainsi, faut-il attendre un bon quart d'heure pour voir apparaître le premier dialogue, celui d'un film projeté dans une salle de cinéma où se retrouvent Jackie et Ann. Dans le monde recréé, celui d'une grande ville asiatique où tout échange réel a quasiment disparu, le réalisateur préfère nous faire partager la détresse d'êtres condamnés à une non-communication directe et obligés de se réinventer d'autres manières d'entrer en contact avec l'autre, dont ils cherchent désespérément la présence. Ce peut être le simple souvenir d'un être aimé disparu, une lettre d'amour écrite avec peine, l'échange de messages SMS déshumanisés ou encore un plat cuisiné avec le coeur.Magnifiquement filmé dans sa sobriété, soutenu par une discrète mais admirable bande-son, «Be with Me» est une véritable ode à l'amour sans jamais apparaître sentimentalisant. Au contraire, l'exemple réel de la vie de Theresa Chan -donné à lire en sous-titres dans de longues scènes muettes- est là pour nous rappeler qu'en toutes circonstances, la vie vaut la peine d'être vécue et qu'elle recèle une poésie qu'il faut partager avec ceux qu'on aime.

© La Libre Belgique 2005


Réalisation: Eric Khoo. Scénario: Eric Khoo & Wong Kim Hoh (inspiré de la vie de Theresa Chan). Photographie: Adrian Tan. Musique: Kevin Mathews & Christine Sham. Montage: Low Hwee-Ling. Avec Theresa Poh Lin Chan, Seet Keng Yew, Ezann Lee... 1h37.