La liste Avner

Le 5 septembre 1972, durant les Jeux olympiques de Munich, neuf athlètes israéliens étaient pris en otages et deux de leurs compagnons abattus par un commando de l'organisation palestinienne Septembre Noir. Le lendemain, tous seront morts, pratiquement en direct devant les caméras du monde entier.

Alain Lorfèvre
La liste Avner
©D.R.

Le 5 septembre 1972, durant les Jeux olympiques de Munich, neuf athlètes israéliens étaient pris en otages et deux de leurs compagnons abattus par un commando de l'organisation palestinienne Septembre Noir. Le lendemain, tous seront morts, pratiquement en direct devant les caméras du monde entier. Seuls trois terroristes seront faits prisonniers par les autorités allemandes, pour être relâchés quelques temps plus tard. Pour le gouvernement israélien, ce crime ne pouvait rester impuni et il fallait terroriser à leur tour les commanditaires. Ce fut le début de l'opération «Colère de Dieu», mission souterraine de représailles menée à l'échelle internationale par des agents du Mossad.

NOIRCEUR

Wonder boy d'Hollywood dans les années 70, transformant des projets improbables en succès planétaires, puis magicien du blockbuster avec son ami Lucas dans les années 80, Steven Spielberg démontre depuis «La liste de Schindler» sa volonté de traiter de sujets historiques ou graves. Insatiable, dans la foulée de «La guerre des mondes» et de «Minority Report», Spielberg dépeint dans «Munich» la noirceur contemporaine en parlant d'hier.

Inspiré du livre «Vengeance» du journaliste canadien George Jonas, le scénario de Eric Roth («The Insider») et de Tony Kushner (auteur célébré de la pièce de théâtre et série télévisée «Angels in America»), est «inspiré par des événements réels». Mais ce ne sont pas tant les faits, toujours mystérieux trente ans après, que leurs zones d'ombres qui retiennent l'attention de Spielberg et de ses scénaristes. Usant de leur liberté artistique, ils livrent une oeuvre réflexive plus que documentaire, à la forme d'une implacable noirceur.. Désenchanté et pessimiste, «Munich» adopte les codes du thriller des années 70, servi par la photographie désaturée de Janusz Kaminski, collaborateur de Spielberg depuis neuf films. Les tons sont froids comme les actes dépeints, les cadrages fermés par des espaces confinés. L'action est soudaine comme la violence. Le rythme sans fioriture et jamais héroïque.

A l'image d'Avner Kaufman, l'ange exterminateur du Mossad, les acteurs s'effacent derrière leur image. Portés par le poids du sujet, ils rivalisent de sobriété au sein d'un casting au diapason de cette traque internationale (reconstitués ou réels, Rome, Paris, Londres, Beyrouth, Chypre défilent) : l'Australien Eric Bana dans le rôle d'Avner, l'Anglais Daniel Craig (futur James Bond qui a ici un permis de tuer très terre à terre), le Français Mathieu Kassovitz, l'Irlandais Ciarn Hinds (le César de la mini-série «Rome») et l'Allemand Hanns Zischler constituent l'équipe de choc, aux profils excellemment écrits. Leur officier de liaison, Ephraïm, est l'Australien Geoffrey Rush, parfait en fonctionnaire sans scrupules. Ils croisent le chemin de troubles informateurs, Louis et «Papa», interprétés avec une ambiguité savoureuse par Mathieu Amalric et Michael Lonsdale tandis que la Canadienne Marie-Josée Croze («La petite chartreuse») joue les tentatrices dangereuses -et on en passe...

QUELLE PAIX?

«Prière pour la paix», selon les propres termes de Spielberg, «Munich» offre aux terroristes un droit de réponse et transforme Avner en son reflet, le Palestinien Ali, croisé lors d'une scène symbolique où les adversaires squattent les mêmes ruines. Exploration de la spirale de la violence, le film évoque encore l'effet pervers de la médiatisation du terrorisme, chaque camp étant en quête de manchette pour sensibiliser le monde à sa cause ou terrifier son adversaire. Mais comme l'interroge Avner, les représailles débouchent-elles sur la paix? Le plan final du skyline de Manhattan avec en ligne d'horizon le World Trade Center répond par une autre question: d'un acte terroriste sans précédent à un autre, la loi du Talion sert-elle à autre chose qu'à faire monter les enchères?

© La Libre Belgique 2006


Réalisation: Steven Spielberg. Scénario: Tony Kushner (d'après le livre de George Jonas). Photographie: Janusz Kaminski. Musique: John Williams. Avec Eric Bana, Daniel Craig, Mathieu Kassovitz, Ciarn Hinds, Hanns Zischler, Mathieu Amalric... 2h40