5 garçons dans l'air des seventies

Jésus ne t'oubliera pas, il est né le même jour que toi», lui dit sa maman. Vous l'aurez compris, le petit Zac est du 25 décembre, 1960 pour être précis, quatrième garçon chez les Beaulieu. «Faudrait peut-être changer une fois de position», dit un ami au père, le jour du baptême.

Fernand Denis
5 garçons dans l'air des seventies
©Cinéart

Jésus ne t'oubliera pas, il est né le même jour que toi», lui dit sa maman. Vous l'aurez compris, le petit Zac est du 25 décembre, 1960 pour être précis, quatrième garçon chez les Beaulieu. «Faudrait peut-être changer une fois de position», dit un ami au père, le jour du baptême.

Mais, dans le fond, il est fier de faire des petits gars, Gervais Beaulieu, il en fera même un cinquième. Soit Christian l'intello, Raymond le séducteur, Antoine le sportif, Zachary on connaît et Yvan la bouboule, ce qui, en acrostiche, donne C.R.A.Z.Y. Comme le tube de Patsy Cline, la chanteuse préférée du paternel. Une sacrée personnalité celui-là, haute en couleur, langage fleuri, idées bien arrêtées. Avec son visage d'ange, son asthme émotionnel, sa sensibilité rock, son petit Zac parviendra-t-il faire vaciller des opinions coulées dans le béton?

BOWIE CONTRE AZNAVOUR

C'est qu'il y a du trouble dans la préférence sexuelle du garçon. C'est pas que les filles ne lui font pas d'effets -surtout sa cousine-, mais les garçons aussi. Alors, il lutte, et ni le machisme de son père ni Ziggy Stardust de Bowie ne l'aident à clarifier ses pulsions.

«C.R.A.Z.Y.» raconte ce combat, mais un combat d'amour, Zac se bat comme il peut contre sa nature profonde pour garder l'affection de son papa, fan d'Aznavour, lequel préférait encore avoir un drogué ou délinquant qu'une fifille (un homo) à la maison. C'est la ligne de force d'un récit qui est tout autant le portrait d'une famille nombreuse à Montréal. Elle est à la fois bien typique, presque exotique avec cette savoureuse langue québécoise -partiellement sous-titrée- et, simultanément, elle est universelle par ses profils de garçons et dans son évocation des années 70, celles du vacillement des valeurs traditionnelles, de l'ordre moral entretenu par l'Eglise sous les coups de boutoir du rock, de la drogue, de la libération sexuelle.

TOTO ET AMÉLIE

Avec le «Toto» de Jaco Va Dormael et l'«Amélie» de Jeunet pour principales références, Jean-Marc Vallée excelle dans la salade de tons. Dans l'assaisonnement surtout. Il a une façon d'exhausser le goût, de forcer le trait de la comédie, de la tragédie, de la musique -ah!, l'emploi fantastique, dans les deux sens du terme, de «Sympathy for the Devil» des Stones lors d'une messe de minuit. Et surtout, il ne se laisse pas enfermer grâce à son habileté à la rupture. Ainsi, à la toute fin, il plonge le spectateur dans un bain de sentimentalisme, quand la chute d'un disque vient, en un instant, sécher les larmes en éclats de rire.

On ne sait trop si Vallée a le goût de la nostalgie, le sens du portrait, une finesse d'observation, mais il y a de la profondeur dans sa légèreté, de l'imagination dans la construction dramatique, une direction d'acteurs qui soulève l'admiration. C'est tour à tour un film à thèmes (de fond), un bol d'air du temps des seventies, un récit séduisant et rebelle.

Il serait fou de rater «C.R.A.Z.Y.»

© La Libre Belgique 2006


Réalisation: Jean-Marc Vallée. Scénario: J.-M.Vallée & François Boulay. Image: Pierre Mignot. Direction artistique: Patrice Bricault. Costumes: Ginette Magny. Montage: Paul Jutras. Production: Pierre Even. Avec Marc-André Grondin, Michel Côté, Danielle Proux, Pierre-Luc Brilliant... 2 h07.

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