Le cinéma québécois déborde de santé et de ses frontières

Imaginez un film écrit, produit et réalisé au Québec, qui rassemblerait 1 million de spectateurs l'an dernier. C'est «C.R.A.Z.Y.». Ce film phénomène de Jean-Marc Vallée débarque sur les écrans belges ce mercredi. Si le cinéma belge francophone se porte bien, côté prestige, le québécois, c'est plutôt côté public, avec 18 pc de parts de marché. Tentatives d'explication et profils comparés.

Fernand Denis
Le cinéma québécois déborde de santé et de ses frontières
©Cinéart

Imaginez une belle province de 7 millions d'habitants, le Québec! Imaginez un film écrit, produit et réalisé là-bas, qui rassemblerait 1 million de spectateurs l'an dernier. C'est fou, non! C'est pas fou, c'est «C.R.A.Z.Y.». Ce film phénomène de Jean-Marc Vallée débarque sur les écrans belges ce mercredi. Avec «La vie avec mon père», de Sébastien Rose, voilà qui nous fait deux excellents films québécois sur les écrans du royaume. Dans la foulée du triomphe des «Invasions barbares», de Denys Arcand, c'est une invasion de jeunes auteurs qui pourraient déferler, car Rose et Vallée ne sont pas des cas isolés, «L'audition», de Luc Picard, «La Familia», de Louise Archambau, «Les mémoires affectives», de Francis Leclerc, sont autant de films épatants dans des genres très différents. Des oeuvres originales, un réservoir d'acteurs impressionnants, il se passe quelque chose dans le cinéma québécois, tout comme il se passe quelque chose dans le cinéma belge francophone. Les situations sont-elles comparables?

C'est ce que nous avons demandé à Christian Verbert, ce responsable de la Sodec (Société publique de développement des entreprises culturelles), un homme qui se bat pour le cinéma québécois sur tous les fronts. Et, notamment, celui des festivals. C'est à Cannes que nous l'avons rencontré où il affichait un sourire radieux. En effet, c'était quelques heures après la projection, très applaudie à la Quinzaine des Réalisateurs, de «Congorama», une production québécoise dont la vedette est... Olivier Gourmet.

PALMES CONTRE PARTS DE MARCHÉ

«La vie avec mon père» et «C.R.A.Z.Y.» sont à l'affiche en Belgique. Est-ce un signe que le cinéma québécois se porte bien?

Je vous dirais qu'au Québec, on est plutôt admiratif du cinéma de la Communauté française de Belgique. Deux Palmes d'or, comment faites-vous?

On doit vous retourner le compliment. Le cinéma québécois détient près de 20 pc de parts de marché sur son territoire, comment faites-vous?

Le cinéma francophone belge est exporté dans beaucoup de pays mais n'est guère vu sur son propre territoire alors que le cinéma québécois, c'est plutôt l'inverse. Quoique l'exportation se porte un peu mieux chez nous depuis quelques années.

La preuve en juin avec «La vie avec mon père», de Sébastien Rose, et le film événement «C.R.A.Z.Y.»...

C'est un beau signe. D'autres films québécois viennent d'être achetés, comme «La face cachée de la lune» qui avait remporté des prix au Festival de Namur. Cela dit, la place laissée au cinéma qui n'est ni américain ni français est marginale, de l'ordre de 5 pc. Alors, vu notre taille, on est très sensible à ce qui se passe du côté des nouvelles technologies. Ainsi, la VOD (Video On Demand) peut constituer une alternative à nos difficultés de distribution. Déjà, les recettes du DVD sont supérieures aux recettes salles et comme le DVD est déjà en phase de décroissance, le téléchargement, la VOD peuvent constituer une alternative aux petites cinématographies comme les nôtres. En ce qui concerne les particuliers mais aussi les institutions culturelles qui souhaiteraient faire davantage connaître nos cultures. Avec ce procédé numérique, rien de plus simple pour un centre culturel de diffuser un film national belge ou québécois.

L'AXE QUÉBEC - SUISSE - BELGIQUE

Le cinéma belge francophone et le québécois vivent à l'ombre d'un voisin envahissant. Quels sont les liens cinématographiques qui existent entre les deux communautés?

On vient justement de resigner le protocole de collaboration entre la Communauté française et la Sodec. Celui-ci vise à faciliter les échanges. Par exemple, on a fait venir pendant une semaine des producteurs belges de long métrage, car en allant sur le territoire de l'autre, on découvre son travail. Et cela a porté des fruits tout de suite. Notamment «Congorama», ce film du Québécois Philippe Falardeau dont la vedette est Olivier Gourmet. Deux autres copros sont en cours. Et cela concerne la fiction comme le documentaire. Il existe une aide à la distribution de films belges sur notre territoire, tout comme la Communauté française accorde environ 15 000 euros au distributeur belge qui sort un long métrage québécois. Cela vaut environ pour trois films chacun.

On encourage la scénarisation. Par exemple, Le Grand Nord est une initiative qui consiste à enfermer des scénaristes belges, suisses, québécois dans une propriété du nord du Québec coupée du monde -ni téléphone ni télé. Pendant une semaine, ils travaillent sur les scénarios des uns et des autres. «Congorama» est le résultat d'un de ces échanges. Et comme, par ailleurs, les producteurs se connaissent mieux, les bons scénarios trouvent plus rapidement un interlocuteur.

Un réseau de résistance s'organise par rapport à la France?

On ne veut pas éviter la France, mais on ne veut pas la considérer comme incontournable. Le courant passe mieux entre Québécois, Suisses et Belges, les petits pays comme disent les Français. Pour nous, c'est une francophonie plus dynamique. On n'est pas riche. Alors, on partage des stands dans les festivals, nos études sur certains thèmes. On parle toujours de la dimension culturelle, mais la technique, c'est aussi très important. Que ce soient les tests de caméra HD ou les perspectives du numérique, on partage nos expertises, on met les gens en réseau grâce à la plaque tournante, le Festival du film francophone de Namur.

TROIS RAISONS DU SUCCÈS

Revenons aux 18 pc de parts de marché. Cette mobilisation récente des Québécois autour de leur cinéma s'explique-t-elle par des moyens financiers plus importants, par exemple?

Il y a trois ans, l'actuelle ministre de la Culture a ajouté 15 millions de dollars au budget de production qui était alors de 12 millions. C'est vrai que le cinéma québécois a éprouvé beaucoup de difficultés à aller chercher son public national qui se limitait à 3-4 pc. Cette conquête du public s'est déroulée en plusieurs phases: d'abord, la mise en scène d'histoires très locales. Par exemple, on a fait un film du «Survivant», une vieille émission de télé profondément ancrée dans l'imaginaire québécois. Et ce fut un succès extraordinaire. Les premiers gros succès du cinéma québécois furent ainsi des films tirés de notre passé historique de télé, d'anciennes séries ou alors de grosses comédies. Le succès populaire des «Invasions barbares» a fait, en quelque sorte, le lien avec le cinéma d'auteur qui a progressivement trouvé sa place avec «L'audition», «La Familia», «La Neuvaine», «La vie avec mon père», «C.R.A.Z.Y.» qui témoignent que le public québécois a repris goût à sa cinématographie.

Une autre explication du phénomène tient dans le fait que les vedettes de télé sont aussi celles de cinéma. Il n'y a pas de séparation comme il en existe dans certains pays, les acteurs travaillent indifféremment au cinéma, au théâtre ou dans les séries télé. Et la production télévisuelle locale est considérable, car elle est populaire. Une grosse série américaine en prime-time, ça ne marche pas chez nous. Le public aime des acteurs qu'il voit à la télé et il va les voir au cinéma.

Il faut bien avouer que notre isolement nous aide. Chez nos amis canadiens anglais, qui sont, eux, directement confrontés à l'Amérique, leur part de marché est très basse. Le revers de la médaille, c'est notre difficulté à exporter.

A titre de comparaison, «L'enfant», des frères Dardenne, le plus gros succès du cinéma belge francophone de l'année, a fait 150 000 entrées en Belgique. Quant à «Congorama», du Québécois Philippe Falardeau, il a pour vedette Olivier Gourmet. Tout un symbole d'une coopération en marche!

© La Libre Belgique 2006

Sur le même sujet