Les "Indigènes" à Namur

Le film d'ouverture d'un festival de cinéma se doit d'être un événement. "Indigènes" qui lancera ce soir la 21 e édition du Festival international du film francophone de Namur - dites FiFF - répond exactement à l'attente. Et même davantage.

Les "Indigènes" à Namur
©D.R.
ENTRETIEN FERNAND DENIS À CANNES

Le film d'ouverture d'un festival de cinéma se doit d'être un événement. "Indigènes" qui lancera ce soir la 21 e édition du Festival international du film francophone de Namur - dites FiFF - répond exactement à l'attente. Et même davantage. A Cannes, sur le programme, c'était d'abord l'affiche qui faisait impression avec ses trois mousquetaires beurs Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Jamel d'Artagnan.

Un pour tous et tous récompensés d'un prix d'interprétation. Mais depuis cette projection bouleversante d'émotion - en présence de protagonistes de cette page d'histoire - désormais inscrite dans la légende du festival, c'est le film, l'événement. Et même le phénomène. Car avant même sa sortie en salles, il a commencé à faire évoluer les mentalités et à réparer les injustices.

Le film et ses acteurs - sauf Roschdy Zem en tournage - sont attendus à Namur ce soir pour un gala d'ouverture mémorable.. Au lendemain de la projection cannoise nous avions rencontré Sami Bouajila.

"Indigènes" participait-il d'un désir commun de Jamel, Roschdy et les deux Sami ?

On a tous, plus ou moins, démarré ensemble, voici quinze ans. On se connaissait tous, j'ai tourné avec Samy, avec Roschdy. C'était un vrai désir, fort, sincère.

Connaissiez-vous cette page d'histoire qu'on découvre à l'écran ?

Par bribes. Chez Jamel, on en parlait. Chez moi, pas du tout. Le pire, c'est qu'on ne pouvait pas le savoir, mes parents sont analphabètes, il y a bien une mémoire orale, mais les Bouajila sont des petites gens, très dociles, on ne veut pas déranger. Il y a un pan de notre mémoire qui nous manque. Qui sommes-nous ? Qu'est-ce qu'on a fait ensemble dans ce pays ? C'est ça le film. Ce n'est pas : "Je suis un arabe, vous avez dépouillé nos parents, ça va chier."

Il y aurait de quoi être revanchard, mais l e film ne l'est jamais.

Non, car nos parents ne le sont pas. Même les tirailleurs que nous avons rencontrés, ne sont pas revanchards. D'ailleurs, ils ne revendiquent rien, ils voudraient seulement régulariser une situation qui leur permettrait de toucher leur retraite de soldat. Ils ont reproduit ce silence. Comme nous, on rase les murs dans cette France. Pourtant, ils y ont droit, merde.

Mais c'est plus qu'une injustice, c'est une tromperie. On leur a demandé de se battre, au nom de la liberté. L'égalité et la fraternité, ce n'était pas pour eux ?

D'où, la révolte de mon personnage. D'où ce qui se passe dans les banlieues. On me dit que je suis français, mais si je veux louer un appartement, il y a des problèmes. Cela n'a pas changé. Et pourtant, la France, je l'aime grave. Il faut s'accepter, se forger une nouvelle identité et s'enrichir de ce mélange. Mais, il faut se laver de regard complaisant à notre égard.

Le film veut-il arracher cette reconnaissance ?

Non, c'est une pierre à l'édifice, on est dans le mouvement. Aujourd'hui, la France métissée est une réalité. Mais si on veut bien vivre ensemble, cela commence par l'histoire. Je suis allé au Brésil en janvier et j'ai été étonné de voir combien le métissage y était assumé. Notre réalité est proche de la leur, mais on n'assume pas encore de la même façon. Il ne manque pas grand-chose, mais cela passe par l'histoire. La vraie. Pas celle qui a été réécrite par les politiques.

Qu'attendez-vous d'un film comme "Indigènes" ?

Eh bien, je n'ai pas dormi la semaine qui précédait la projection à Cannes. Ce film a un enjeu artistique et un fond fort. Sans frimer, j'en ai déjà fait des films comme cela. Et on est toujours déçu de constater que ce n'est pas audible, pas entendu. Ce qu'on attend, c'est qu'il trouve son public.

Le film vous a-t-il transformé, en êtes-vous sorti différent ?

Bien sûr. C'était une chance inouïe de se trouver sur ce film-là. C'était gratifiant, flatteur, kiffant et au-delà, il y a maintenant un sentiment de fierté qui fait chaud au coeur. Ce fut une bataille et être à Cannes est notre salaire. Peut-être deviendra-t-il quelque chose d'emblématique? S'il pouvait déjà changer les regards portés sur les vieux des foyers Sonacotra.

Aux Etats-Unis, on a appliqué une politique des quotas au cinéma. Grâce à cela, on a vu apparaître une formidable génération d'acteurs blacks. Vous sentez-vous dans la peau d'un Denzel Washington français ?C'est vrai qu'on fait la comparaison. Et cela a été plus rapide là-bas qu'ici. Mais ce n'est pas la même histoire et nos comparaisons s'arrêtent là. Est-ce que je me prends pour Denzel Washington ? Je ne m'amuse pas à cela. Il existe une discrimination, il faut la combattre.

© La Libre Belgique 2006