L'autre grand débarquement

Il faut libérer la France, il faut libérer la France» dit, en arabe, le chef du village algérien. Sous la djellaba, on reconnaît Jamel, il veut y aller, sa mère ne veut pas, c'est lourd, ça sent la manifestation avec Sami Bouajila, Roschdy Zem et Samy Naceri en tête de cortège.

L'autre grand débarquement
©D.R.
Fernand Denis

Il faut libérer la France, il faut libérer la France» dit, en arabe, le chef du village algérien. Sous la djellaba, on reconnaît Jamel, il veut y aller, sa mère ne veut pas, c'est lourd, ça sent la manifestation avec Sami Bouajila, Roschdy Zem et Samy Naceri en tête de cortège.

Premiers combats dans la montagne sicilienne, premières frictions avec les officiers blancs, premiers paradoxes, un souffle s'engouffre, la pellicule vibre, un vrai film de guerre se met en branle.D'une part, le sujet est étonnant, original: des jeunes gens s'engagent pour défendre leur pays, qu'ils n'ont jamais vu. Tous sont déterminés à se battre, à donner leur sang pour leur liberté. Et aussi les mots qui suivent: égalité et fraternité. C'est bien là le problème. On veut bien de leur sang pour libérer la patrie, mais pour ce qui est de l'égalité, ils restent des «bougnoules». C'est même l'inégalité systématique, de la ration de tomates aux permissions en passant par les promotions. En revanche, les populations libérées ne manquent d'accueillir avec fraternité ces soldats des colonies.Et oui, d'autre part, c'est une page d'histoire occultée ou plutôt blanchie qui retrouve ses caractères et ses couleurs. Quoi, c'est une armée française composée de soldats maghrébins qui a libéré Toulon, aujourd'hui bastion du Front National! Quoi, ce sont des «Indigènes» qui ont dénazifié l'Alsace, chaussés de sandalettes en plein hiver!

ÉMOTION ET TRISTESSE

La force du film de Rachid Bouchareb, c'est d'avoir donné chair et complexité à ses personnages. Ils sont typés certes, mais davantage par leurs motivations que par leur psychologie. L'un s'est engagé par patriotisme, l'autre pour la solde, un troisième car l'armée est une échelle sociale.

Il aurait été tellement simple de tourner un film revanchard sur ces hommes, traités comme de la chair à canon, mais dont les connaissances spécifiques du terrain ont permis à l'armée française, de gagner les premières batailles décisives, ont imposé de Gaulle à la table des grands.

Les motifs de rancune, de ressentiment, d'écoeurement abondent, des plus mesquins aux plus odieux. Bouchareb aurait pu mettre cela en scène à la Oliver Stone, mais il a préféré la dignité, moins spectaculaire, moins manichéenne, moins simpliste. De ces hommes foulant un autre sol, humant de nouvelles odeurs, découvrant les rigueurs d'un climat tout différent, il se dégage à la fois une émotion poignante et une profonde tristesse, car ils ont été trahis, dupés. Et un sentiment de gâchis aussi. Après tout, sans ce blanchiment, l'histoire des banlieues se serait peut-être écrite autrement.

Rachid Bouchareb inscrit cela dans un vrai film de guerre. Traditionnel? Ce serait oublier qu'il appartient au style propre à la Deuxième Guerre mondiale à l'écran. Comme dans «Le jour le plus long», on a droit à un casting de stars. Toutefois Debbouze, Bouajila, Zem et Naceri -qui en épatera plus d'un- ne sont pas des héros unidimensionnels, ils vibrent de quelque chose de sacré qui irradie l'écran. Le jury de Cannes ne s'y est pas trompé en leur décernant le prix d'interprétation. Et en associant Bernard Blancan, sergent pied noir, révélation de ce grand film palpitant. Et populaire. Et bien plus encore. Voilà une entreprise de salubrité publique, qui rend leur fierté aux uns, ouvre leurs yeux autres.

Casser les non-dits, cela aide pour se parler.

© La Libre Belgique 2006


Scénario & réalisation: Rachib Boucha- reb. Image: Patrick Blossier. Décors: Dominique Douret. Musique: Khaled. Montage: Yannick Kergoat. Production: Jean Brehat, Jamel Debbouze, Thomas Langmann. Avec Jamel Debbouze, Samy Nacéri, Roschdy Zem, Sami Bouajila, Bernard Blancan... 2 h08.

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