Rachid Bouchareb est prêt à tourner la suite

PAR FERNAND DENIS

ENTRETIEN

Il faut le voir Rachid Bouchareb, un poids plume, mais du concentré, cinquante kilos de détermination, cinquante kilos d'énergie pure, cinquante kilos de foi dans le cinéma, cinquante kilos de bonheur à la veille de présenter son film en ouverture du festival de Namur. Sorti, mercredi dernier, en France, «Indigènes» devrait, selon les premières projections, rassembler plusieurs millions de spectateurs. Mieux encore, à partir de mercredi aussi, les anciens combattants venus des colonies, toucheront, enfin, la même pension que leurs frères d'armes, nés en métropole.

Entre la présentation du film à Cannes et sa sortie en salles, le film a connu un destin extraordinaire, totalement inhabituel.

C'est ce qu'on voulait. Car le film est là pour mettre en lumière l'action d'une série d'associations qui travaillent depuis 20 ans. J'entends encore la femme de Jacques Chirac dire à l'issue de la projection : «Ça va émouvoir l'opinion publique». J'en étais sûr après ce que l'on avait vécu pendant la préparation et le tournage. Les réactions à chaque projection, je n'ai jamais vécu cela dans ma vie et je ne le vivrai plus jamais. C'est maintenant. C'est rare de pouvoir mener un combat politique comme cela. Et abolir cette discrimination, c'est mettre en marche la machine pour abolir les autres discriminations. Celle de l'emploi, des sans papiers...

Le film communique une émotion et une tristesse profonde à l'égard de ces hommes qui ont été dupés. Comment avez-vous résisté au film revanchard?

Le côté revanchard, il est dans la politique, dans l'exigence de l'abolition des discriminations, dans le combat pour acculer le gouvernement à mettre un point final. Mais pas dans le film. Pendant le film, j'ai senti un état de grâce du début à la fin. Je savais que Cannes le prendrait. C'est là que ces hommes ont débarqué. Sous le palais des festivals, il reste peut-être des corps. Thierry Frémaux (NdlR: le sélectionneur du festival de Cannes) espérait vraiment que le film soit bon pour l'avoir. J'avais cette sérénité qu'il devait se passer quelque chose.

Comment s'est passé le tour de France d'«Indigènes» ? Quelles furent les réactions?

C'était formidable. Le film était juste là pour faire exploser le débat. Il se passait vraiment quelque chose. D'abord, c'était : cette injustice, ce n'est pas possible. Cette injustice, elle est dans ce que les gens vivent tous les jours, mais c'était chaque salle qui débattait de ces discriminations. A chaque fois, c'était la Sorbonne en 68 (rires). Et puis, chaque salle, c'était la France, il fallait la regarder en face et l'accepter. Les débats étaient toujours constructifs : comment avancer ensemble, comment faire évoluer les mentalités?

«Indigènes» est la première étape d'une longue histoire. Avez-vous l'intention de raconter les autres?

C'est vrai, ces soldats ont été accueillis en libérateurs. Les Français les ont invités dans leurs maisons, à leur table. Ils se sont mariés avec des Marseillaises, des Alsaciennes. La rupture s'est passée début des années 60. C'est à ce moment que le racisme s'est installé, fin de la guerre d'Algérie, début de l'indépendance de l'ancien empire colonial. On ne peut comprendre cette guerre d'Algérie que par la déception de la Seconde Guerre mondiale. Les leaders importants des guerres d'indépendance sont tous des Abdelkader (NdlR: personnage incarné par Sami Bouajila, jeune homme lettré, loyal, qui croit aux valeurs de la France). Ben Bella, premier président algérien, possède exactement son itinéraire. Il a cru au discours de de Gaulle. Et puis, il s'est révolté. Et j'y ai déjà beaucoup travaillé car au départ, je pensais que le film irait jusqu'à la guerre d'Algérie en passant par l'Indochine. Mais cela faisait un film de plus de 4 heures. Donc, tout est déjà pratiquement construit pour le deuxième volet.

Comme dirait Haneke, pourquoi, tout cela est-il resté «caché» jusqu'à maintenant?

Ce n'était pas à mes parents de faire «Indigènes» mais à moi. Mon père, c'est un ouvrier. Nous, on est devenu cinéastes, chanteur, avocat. Moi, je suis né en France, j'ai eu des armes qu'il n'a pas eues au temps de la colonisation. Pourquoi maintenant ? Parce l'autocensure règne. Un film de guerre avec des Arabes, les producteurs n'en voulaient pas, les diffuseurs n'en voulaient pas. Ils disaient que le public n'aimerait pas. Et bien, ce film qui parle arabe à 50 pc, il va faire plusieurs millions d'entrées en France. Il est acheté partout dans le monde. Il ne faut pas mépriser le public. Mais de toute façon, ce film, je l'ai fait pour mon grand-père.

© La Libre Belgique 2006