Vivre sa vie par procuration

A 33 ans, Florian Henckel von Donnersmarck signe un premier long métrage d'une incroyable force. Filmant un officier de la Stasi chargé des écoutes d'un auteur dramatique à succès dans l'Allemagne de l'Est du milieu des années 80, le réalisateur livre un anti-" Goodbye, Lenin !". A contre-courant le l'oostalgie ambiante, il s'attaque en effet aux démons passés de la RDA, sans simplisme aucun, dans une oeuvre emplie d'humanité. Le tout sur une superbe partition de Gabriel Yared. A ne pas manquer... 2 h 17.

H. H.
Vivre sa vie par procuration
©D.R.

On ne cesse de le répéter tant cela saute aux yeux... Le cinéma allemand, depuis le "Lola Rennt", de Tykwer en 1998, est revenu au premier plan avec une nouvelle génération de réalisateurs enthousiasmants. Après "Goodbye, Lenin !", "The Edukators" ou "Gegen Die Wand", "Das Leben der Anderen" en apporte une nouvelle preuve. Sauf que son jeune réalisateur, Florian Henckel von Donnersmarck, choisit, lui, de frayer à contre-courant, s'affichant clairement comme un cinéaste de droite...

Rien d'étonnant qu'il fut loué par Werner Herzog lors de son récent passage à Bruxelles, qui voit en lui rien moins que l'avenir du cinéma allemand. On serait bien tenté de le croire... Comme l'auteur d'"Aguirre", Von Donnersmarck n'a, en effet, pas hésité à tourner le dos aux modes, à braver les difficultés, pour livrer un premier long métrage époustouflant sur le passé communiste de l'Allemagne. Son détachement de l'idéologie ambiante, volontiers portée à l'"oostalgie" (la nostalgie de l'Est), lui permet de livrer un véritable réquisitoire sans concession...

Son récit, il le situe au début des années 1980 en Allemagne de l'Est où règne encore un climat de terreur, notamment chez les intellectuels, dont fait partie Georg Dreyman. Un dramaturge à succès forcément suspect aux yeux d'un ministre qui a des vues sur sa jeune compagne, l'actrice Christa-Maria Sieland. On charge donc l'agent Wiesler (Ulrich Mühe) de leur surveillance... Planqué dans le grenier, l'homme passe ses journées à écouter leurs conversations, traquant le moindre écart à l'idéologie du parti...

Réapprendre l'humanité

Pour accomplir une telle tâche sans devenir fou, il faut, bien entendu, abdiquer ses émotions. Solitaire, vivant dans un appartement vide, cet antihéros semble ne pas avoir d'existence propre. Déflorant l'intimité de "La vie des autres" marquée par la littérature, la musique, Wiesler va reprendre le chemin de l'humanité...

Pour mettre en scène ce parcours rédempteur classique, le jeune réalisateur s'est imposé une discipline de fer. Il s'est d'abord montré patient, attendant le temps qu'il faut pour s'assurer de conserver la parfaite maîtrise de son film. Et il a su tirer parti d'un budget assez limité pour recréer parfaitement l'ambiance de l'époque. Son travail s'est non seulement centré sur des décors épurés mais aussi sur les couleurs passées, froides qui cadrent bien avec le climat de terreur du régime. Grâce à cette reconstitution historique minutieuse, mais aussi grâce à un sens de l'image simple et efficace, Von Donnersmarck plonge le spectateur dans un véritable cauchemar. Dont on ne sort pas intact, marqué à jamais par quelques images, comme celles de ce fonctionnaire assis derrière une table d'écoute, un énorme casque vissé sur les oreilles, vivant sa vie par procuration en épiant celle de ses contemporains...


Scénario & réalisation : Florian Henckel von Donnersmarck. Photographie : Hagen Bogdanski. Musique : Stéphane Moucha & Gabriel Yared. Montage : Patricia Rommel. Avec Martina Gedeck, Ulrich Mühe, Sebastian Koch, Ulrich Tukur, Thomas Thieme... 2 h 17.