L'espionne qui aimait

En Chine, pendant la guerre, une jeune nationaliste est chargée de séduire un homme politique inféodé aux Japonais. Ang Lee revient en Chine pour cette adaptation d’une nouvelle de la romancière à succès Eileen Chang et signe un mélodrame d’espionnage envoûtant, charnel et sensible. face à l’éblouissant Tony Leung, la nouvelle venue Tang Wei irradie l’écran. Lion d’or à Venise en 2007. 2h28.

A.Lo.
L'espionne qui aimait
©D.R.

Shanghai, années 30. Un groupe d'étudiants idéalistes montent une pièce à la gloire du parti nationaliste. Le succès de l'entreprise leur donne envie de passer de l'idéologie aux actes. Une opportunité se présente soudain : Yi (Tony Leung), figure montante du gouvernement de Nankin, qui collabore avec les Japonais, est de passage dans la ville. Kuang (Lee-Hom Wang) pousse ses amis à s'infiltrer dans l'entourage de Yi pour l'exécuter. C'est Wong Chia Chi (Tang Wei) qui est choisie pour l'approcher, en devenant l'amie de la femme de Yi. Ce dernier succombe bientôt aux charmes de la jeune femme. Mais avant que le projet des jeunes révolutionnaires puisse être mis en oeuvre, Yi quitte la ville. Trois ans plus tard, Wong est recontactée par Kuang pour approcher à nouveau Yi, qui ne l'a pas oubliée.

Sensibilité

Ang Lee est décidément le maître de la représentation des sentiments au grand écran. "Lust, Caution", à la fois film d'amour, mélodrame, thriller d'espionnage, est d'abord un film d'Ang Lee. Le réalisateur s'approprie les genres du cinéma et y apporte à la fois sa sensibilité personnelle et sa culture asiatique. Les sentiments n'y sont jamais totalement exprimés. Tout est dans la suggestion. Les individus s'y noient toujours dans des attractions fatales.

L'allusion au film de Verhoeven est volontaire : "Lust, Caution", dans la sélection 2007 du Festival de Venise, faisait étrangement écho au "Blackbook" du réalisateur hollandais présenté l'année précédente à la Mostra. Les histoires sont similaires. Mais rien de commun dans la représentation de celle-ci. Même quand Lee se met à filmer des scènes de sexe frontalement - les frontières de l'interprétation sont largement franchies - il y apporte une force émotionnelle qui sublime l'apparent voyeurisme, la possession charnelle valant métaphore de l'occupation/résistance d'un pays. Gradation qui vaut climax quand on voit aussi comment le réalisateur entame la relation en Mr Yi et Wong par un subtil jeu érotique - l'art d'allumer une cigarette, une trace de rouge à lèvres sur un verre, une rencontre impromptue sous la pluie...

Nuances et ellipses

Le parcours émotionnel de Yi et Wong est admirablement rendu, en parallèle du contexte historique de l'époque, reconstitué avec mille nuances et une théatralité assumée qui renvoie à l'iconographie de la période. Lee ne juge pas. Yi, créature des Japonais est un collabo arriviste qui trouve en Wong une échappatoire à la laideur de ses actes autant qu'un rappel de sa culpabilité. A cet égard, la scène où celle-ci chante pour son amant dans une maison close japonaise est lourde de sens.

Brillant dans l'ellipse, Ang Lee obtient de ses acteurs (l'immense Tony Leung et la nouvelle venue, à l'écran, Tang Wei, époustouflante) une interprétation en tout point parfaite. Là où d'autres se seraient fourvoyés dans le manichéisme ou le vulgaire, Lee signe une partition d'une grande délicatesse aux multiples sous-textes.


Réalisation : Ang Lee. Scénario : James Schamus, d'après la nouvelle d'Eileen Chang. Photographie : Rodrigo Prieto. Musique : Alexandre Desplat. Avec : Tony Leung, Tang Wei, Joan Chen,,... 2h28