Anima, même pas peur !

Le festival du dessin animé s'ouvre avec un nouveau coup : "Peur(s) du noir." Blutch, Burns, Caillou, Di Sciullo, Mattotti, McGuire. Six grandes pointures de la bédé sont entrées en mouvement. Comment ? Etienne Robial n'a peur de rien.

Anima, même pas peur !
©D.R.
Fernand Denis à Paris

Entretien

Etienne Robial, c'est le couturier de Canal +, le responsable de son habillage, le styliste de ses génériques et de ses logos. Ce métier de graphiste, il l'exerce depuis des décennies et sur des supports différents.

Il entame sa carrière pour le compte des éditions Filipacchi d'abord, passe chez les disques Barclay ensuite, avant de racheter la librairie Futuropolis et de se consacrer à l'édition de bandes dessinées. Il maquette "Métal Hurlant", coproduit (A SUIVRE) et assure l'habillage visuel des "Enfants du rock" pour Antenne 2 en 1984.

Aujourd'hui, il ouvre un nouveau chapitre de sa carrière. Non seulement il signe le formidable générique de "Peur(s) du noir" en lettres découpées au cutter dans du papier d'emballage, mais il assure aussi la direction artistique de ce film d'animation réalisé par Blutch, Burns, Caillou, Di Sciullo, Mattotti et McGuire.

Quel travail concret se cache derrière le titre de "directeur artistique" ?

Valérie Schermann et Christophe Jankovic ont une maison de production, Prima Linea, qui est active dans le domaine de l'animation. Ils ont produit "U" de Solotaredff notamment. Valérie est aussi agent pour des dessinateurs de bandes dessinées et, avec ses auteurs, elle avait le projet de produire un long-métrage sur la peur. Alors mon rôle, c'était de créer la sensation d'un long-métrage. Il fallait à tout prix éviter que cela ressemble à un bout à bout de choses dont je ne prononcerai pas le nom (rires). Mon job de graphiste, d'éditeur de noir et blanc, c'était d'aider Valérie à créer un ensemble cohérent.

Quel élément avez-vous trouvé, utilisé pour fédérer l'ensemble ?

Le noir. Le noir est le lien, le fond de sauce. J'ai travaillé avec chaque réalisateur isolément. Tous ensemble autour d'une table, cela ne donne rien, car ces grands noms ont un ego assez développé et ils ont fatalement l'envie de tirer le film à eux. Moi, je devais avoir une vue d'ensemble.

J'en ai découpé certains qui s'y prêtaient comme le Blutch et ses chiens, pour avoir des respirations. Comme les essais de Pierre Di Sciullo à partir des textes lus par Nicole Garcia, et dont le noir et blanc a un contraste maximum. Ce qui est extraordinaire à observer dans ce film, c'est la luminosité dans la salle. Elle s'allume et elle s'éteint tout le temps. C'était un gros travail de tricoter l'ensemble des séquences.

Et puis après, il y avait un gros travail d'étalonnage, car c'est du noir et blanc en couleurs. Il y a des noirs plus ou moins verts. Il y a parfois des éclairs de couleur imperceptible sur une ou deux images pour stimuler la fonction rétinienne. Cela s'est d'ailleurs fait en Belgique.

Est-ce une nouvelle étape dans l'évolution du cinéma d'animation ?

Après "Persépolis", c'est un tout autre pan de ce que la bande dessinée offre qu'on propose avec des crayonnés, des matières, des grisés. "Peur(s) du noir" entrouvre les portes de l'animation à six traits de bédé très variés. Alors le mot n'est pas vendeur, il fait même peur, mais moi il m'attire, je dirais que c'est un film qui explore, à défaut de dire expérimental. On a essayé de voir jusqu'où on pouvait pousser le bouchon autour d'un thème avec des traits variés, crayonneux comme Mattotti, glacial comme Marie Caillou, plastique comme de Mc Guire, etc... Le tout est plutôt minimaliste par rapport aux machins en 3D.

La troisième dimension, c'est plutôt le son qui l'apporte ici.

Exactement, et c'est belge aussi. Car ce n'est un son traditionnel, ce n'est pas du Bernard Hermann, il n'y a pas de musique hitchcockienne qui fait peur par sa violence, par ses montées de niveau très agressives. On ne cherchait pas un bruitage mais un sound design. C'est en Belgique qu'on a trouvé cette température de son, grâce à La Parti Production.

Cette expérience vous donne-t-elle envie de poursuivre dans le cinéma ?

Pas forcément, mais je me dis qu'aujourd'hui, on pourrait très bien réaliser "Le Voyage au bout de la nuit" de Céline par Tardi. Ou "Maus" d'Art Spiegelman.

En quelque sorte, "Peur(s) du noir" démontre que c'est possible au cinéma. On ne va pas exploser le box-office avec "Peur(s) du noir", mais ce qui semblait impossible voici encore deux ans - comme voir bouger du Mattotti par exemple - est aujourd'hui réalisé et ça donne plutôt bien. C'est une ouverture et cela peut nous mener loin.

Regardez le chemin parcouru par "Persepolis" alors qu'au départ, j'ai tout de même entendu beaucoup de gens ricaner.


Neuf jours très animés La 27e édition du festival Anima sera lancée ce soir et se déroulera jusqu'au 9 février au Flagey, à Bruxelles, mais aussi à Liège, Charleroi, Gand, Mons et Namur. Treize longs-métrages et 79 courts-métrages seront en compétition. La nouveauté de cette année est l'ouverture de la compétition aux films publicitaires et aux vidéos musicales, secteurs qui doivent beaucoup à l'animation et qui le lui rendent bien. Anima est également l'occasion de faire le bilan sur un style particulier, de jeter un coup d'oeil dans le rétroviseur ou de rendre un hommage. Ainsi, l'animation polonaise sera à l'honneur cette année, avec une rétrospective de soixante ans et une présentation de la future génération. Le festival rend également hommage à Max Fleischer, pionnier de l'animation, créateur, entre autres, de Betty Boop et Popeye et qui oeuvra longtemps dans l'ombre de Walt Disney. Anima 2008 c'est aussi Futuranima, un cycle de conférences et de workshops destinés aux étudiants et aux professionnels, afin de découvrir toutes les nouveautés. Voir notre dossier dans "La Libre culture" du mercredi 30 janvier. Rens. 02.502.70.11 - Réservations : 02.641.10.20 - Web www.anima2008.be.