Réapprendre à faire confiance

Pour son premier long métrage, le romancier Philippe Claudel filme les retrouvailles de deux sœurs, séparées par 15 années de prison. S’il livre une superbe confrontation entre deux femmes aux caractères opposés (Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein) et un sensible réapprentissage de la vie, il encombre malheureusement son propos d’un suspense inutile. 1h55. Le billet cinéma de nos journalistes sur BFM

Réapprendre à faire confiance
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H. H.

Dans une voiture, deux femmes revenant de l'aéroport regardent fixement la route. Entre les deux, on sent une barrière invisible infranchissable. La conductrice, Léa, tente d'engager la conversation pour briser le silence gêné, mais la tension reste palpable. Juliette n'est pas bavarde; on en restera au niveau des strictes banalités. Bientôt, elles arrivent chez Léa, qui fait visiter les lieux à celle que l'on comprend rapidement être sa soeur...

Le premier film du romancier Philippe Claudel est tout entier construit autour de cette tension, de ce non-dit. "Il y a longtemps que je t'aime" est, en effet, une exploration de l'incapacité d'exprimer les sentiments au sein d'une famille marquée par une tragédie. Si le silence est si pesant entre les deux soeurs, c'est que Juliette vient de purger une peine de quinze années de prison. Des retrouvailles forcées qui offrent à l'une et l'autre l'occasion de renouer des liens brisés depuis trop longtemps.

Sur ce registre, Claudel se montre très convaincant, construisant sur mesure, pour ses deux comédiennes, des rôles de femmes pleines de secrets et de failles. La confrontation entre une Kristin Scott-Thomas incroyable de retenue et une Elsa Zylberstein au bord de la crise de nerfs est effectivement jubilatoire. On sait que les deux actrices ne se sont pas très bien entendues sur le plateau. Qu'importe. Loin de nuire à leur prestation, cela ne fait que renforcer la tension qui existe entre ces deux femmes torturées au plus profond d'elles-mêmes.

Un excès de cinéma...

Paradoxalement, là où le romancier déçoit, c'est dans la construction de son scénario, dans la narration. Ne tombant jamais dans le piège du film littéraire - il offre au contraire d'excellents dialogues, à la fois simples et chargés de sens -, le romancier alourdit, par contre, son récit d'un travers très cinématographique, en utilisant de manière un peu outrée le suspense, alors que le film manque paradoxalement cruellement de rythme par moments.

En effet, jusqu'aux derniers instants, "Il y a longtemps que je t'aime" laisse planer le doute sur le secret que cache Juliette, sur la raison réelle de son incarcération. Le hic, c'est que l'on comprend assez vite ce qui a poussé cette femme à commettre l'irréparable.

Dommage, car, pour le reste, "Il y a longtemps que je t'aime" est un film sensible qui réussit son pari de filmer la difficulté de la réinsertion à la sortie de prison, mais surtout de montrer deux êtres perdus qui vont réapprendre à s'apprivoiser, à vivre côte à côte, à se toucher, à se faire confiance. Généreux, humain, un premier long métrage plein de vie et de vérité qui, en contenant l'émotion le plus longtemps possible, la rend d'autant plus palpable, jusqu'à l'explosion finale attendue mais bouleversante.


Scénario & réalisation : Philippe Claudel. Production : Yves Marmion. Photogra- phie : Jérôme Alméras. Montage : Virginie Bruant. Avec Kristin Scott Thomas, Elsa Zylberstein, Serge Hazanavicius... 1 h 55.

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